Le dieu celtique Lug

ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES

Section des sciences historiques et philologiques

Mentions histoire, textes et documents

Doctorat en littératures celtiques médiévales et histoire des religions

Gaël HILY – LE DIEU CELTIQUE LUGUS

Thèse dirigée par Pierre-Yves Lambert

(directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études

et directeur de recherches au CNRS)

Soutenance le 1er décembre 2007

RESUMÉ

Dans la religion des Celtes pré-chrétiens, le dieu Lugus occupe une position de premier ordre. Il est une des rares divinités pour laquelle nous possédons des traces dans plusieurs zones géographiques où ont vécu – ou continuent à vivre – des populations celtiques. Nous le connaissons en Irlande sous le nom de Lug, au Pays de Galles sous le nom de Lleu et dans l’Antiquité celto-romaine sous le nom de Lugus ; celui-ci apparaît essentiellement sous l’interpretatio romana de Mercure. La parenté entre ces différentes formes linguistiques est assurée par l’analyse étymologique. En effet, tous ces théonymes sont issus de la racine indo- européenne *leu-k- « lumière » (cf. lat. lux). Fréquemment, nous avons besoin d’évoquer ce dieu sur un plan celtique et non sur un plan strictement irlandais, gallois ou gaulois. Plutôt que de répéter à chaque fois les différentes formes de son nom, nous prenons le choix de désigner ce dieu celtique par le terme Lugus. Ainsi :

– Lug = le dieu irlandais des sources médiévales ;

– Lleu = le dieu gallois des sources médiévales ;

– Lugus = le dieu continental et insulaire de l’Antiquité ;

Lugus = le dieu celtique pris dans sa totalité.

De plus, nous utiliserons régulièrement l’adjectif « lugien, lugienne » construit sur Lug. Chacun de ces trois dieux a une place importante au sein de sa mythologie et/ou de son panthéon respectifs. Dans la mythologie irlandaise, Lug entre en scène à l’aube de la bataille finale qui oppose les dieux aux Fomoire ; grâce à son intervention, les dieux remportent la victoire. Dans une légende galloise, Llefelys – autre forme de Lleu – vient en aide au roi Lludd pour vaincre trois fléaux qui ravagent la Grande-Bretagne. Lug et Lleu/Llefelys tiennent donc un rôle de sauveur providentiel dans leur tradition respective. En Gaule, César nous apprend que Mercure est le dieu le plus honoré, ce que confirme le nombre d’inscriptions et de représentations en son honneur.

Du fait du rang important de ces dieux, il nous semble intéressant de vouloir comprendre leur rôle exact dans la religion des Celtes pré-chrétiens. Mais à l’heure actuelle, ils n’ont toujours pas fait l’objet d’une étude de grande ampleur. L’ambition de cette étude est d’essayer de combler ce manque. Notre problématique s’articule autour de deux questions clefs, la première servant d’appui à la seconde : quelles fonctions Lugus avait-il dans la religion les Celtes pré-chrétiens ? Pour quelles raisons occupait-il ce rang de dieu majeur ?

Pour répondre à ces questions, nous analysons chaque étape de la vie de Lugus ainsi que chacun de ses attributs et caractéristiques. Notre méthode est la suivante : à chaque point abordé, nous confrontons de manière systématique la documentation relative à chaque figure qui correspond à ce dieu. Pour que notre étude soit pertinente, nous ne nous contentons pas de travailler uniquement sur le Lug irlandais, sur le Lleu gallois et sur le Mercure-Lugus celto-romain.

Les faits et gestes d’un grand dieu servent souvent de modèle pour la construction des biographies de héros et de rois légendaires ; parfois, ce sont les dieux eux-mêmes qui se réincarnent sur terre, comme dans le cas des épopées. Ainsi en Irlande, le dieu Lug se retrouve sous les traits du grand héros Cú Chulainn et sous plusieurs figures royales (en particulier Lugaid Réoderg et Conall Corc). Au Pays de Galles, les héros Pryderi et Culhwch ont une biographie qui recoupe celle du dieu celtique. En fin de compte, l’étude du dieu Lugus réunit un nombre important de personnages mythologiques et légendaires.

L’étude de ce dieu est basée sur des sources en provenance de différents lieux, de différentes époques et de différentes natures. Ainsi, nous avons d’un côté le matériel irlandais et gallois qui comprend des littératures produites au cours du Moyen Âge et, de l’autre, le matériel gaulois, celtibère et breton – c’est-à-dire de Grande-Bretagne – qui comprend l’archéologie, l’épigraphie antiques et le témoignage des auteurs classiques. La plupart de ces sources nous sont malheureusement connues dans un état lacunaire. Cela s’explique essentiellement par le fait que les Celtes pré-chrétiens n’ont pas transmis leurs traditions religieuses par écrit. Nos sources sont donc en grande partie constituée de témoignages indirects qui proviennent d’observateurs extérieurs ayant été contemporains de cette religion ou de Celtes romanisés et/ou christianisés. Afin d’obtenir un maximum d’informations, il nous paraît donc opportun d’avoir recours à un grand nombre de sources, et ce en dépit de leurs différences. Leur hétérogénéité est en réalité moins importante qu’elle n’y paraît au premier abord et travailler sur une échelle panceltique est tout à fait pertinent. L’étude du dieu Lugus est principalement un travail de nature mythologique mais qui est également appuyé par la linguistique, l’histoire ou l’archéologie.

Nos recherches sont avant tout menées d’après les littératures celtiques médiévales. Ce choix se justifie par le fait qu’elles offrent la documentation la plus fournie et la plus détaillée sur la religion des Celtes pré-chrétiens. La matière irlandaise constitue le pilier de notre étude, car elle a préservé un plus grand nombre de textes, plus anciens et écrits dans un style plus archaïque que le matériel gallois. En règle générale, la documentation antique est utilisée en dernier lieu, pour confirmer, compléter ou infirmer les informations recueillies auprès des littératures insulaires. À plusieurs reprises, nous avons également recours à l’hagiographie, au folklore et au comparatisme indo-européen, puisque Lugus partage des affinités avec deux dieux en particulier.

Le premier est le dieu grec Apollon, très proche du dieu celtique tant au niveau des caractéristiques, des attributs que des mythes. Le second est le dieu germanique Odin que nous connaissons surtout d’après les littératures scandinaves. Pour cette étude, nous suivrons dans la mesure du possible la méthode du comparatisme structurale initiée par Georges Dumézil. Mais bien souvent, nos sources sont trop lacunaires pour l’appliquer ; dès lors, nous devons procéder à des comparaisons typologiques.

Ce travail commence par l’aspect linguistique de Lugus. Dans un premier temps, nous dressons un inventaire des attestations de ce dieu relevées sur le continent, en Grande-Bretagne et en Irlande. Lugus entre très régulièrement en composition et en dérivation dans des théonymes, des toponymes, des ethnonymes ainsi que des hydronymes. Le nombre assez remarquable d’attestations montre de manière claire qu’il était un dieu de premier ordre dans la religion des Celtes pré-chrétiens. Dans un second temps, nous discutons l’étymologie de ce théonyme. Même s’il est quasiment acquis que Lugus s’explique par *leu-k- « lumière », nous envisageons d’autres solutions. Il y a surtout l’hypothèse d’interpréter ce théonyme par le

nom du serment (irl. luge, gall. llw) ; mais il s’agit plus d’un jeu de mots que d’une véritable explication étymologique.

L’analyse mythologique débute par l’étude des naissances des figures lugiennes. Concernant Lug et Lleu, leur venue au monde a en commun d’impliquer des différentes forces présentes respectivement en Irlande et en Gwynedd : Lug est le premier enfant né d’un mariage légitime entre deux groupes sociaux (Túatha Dé Danann et Fomoire) ; Lleu est  né suite à un effort conjugué de la famille de Dôn. Dans plusieurs cas, on relève la présence de naissances gémellaires et la disparition rapide de l’un des jumeaux ; seule la figure lugienne survit. Pour Cú Chulainn et Pryderi, les jumeaux sont même des poulains. Ces frères-animaux révèlent la proximité entre Lugus et les chevaux qui sera confirmée plusieurs fois au cours de cette étude. L’élément constant de toutes ces naissances est qu’elles se déroulent systématiquement de manière anormale, une particularité annonciatrice d’une carrière elle aussi hors du commun.

Une caractéristique majeure de Lugus est son rapport avec le thème des « liens » qui s’exprime de différentes manières. Tout d’abord, il y a le serment qui implique un lien entre le jureur et la force surnaturelle invoquée. Deux élément probants associent cette pratique au dieu celtique : le motif de la main, caractéristique du dieu celtique (Lug Lámfada « Au grand bras, À la grande main »,  Lleu Llaw Gyffes « À la Main Sûre, Agile ou Précise ») et organe de prédilection lorsqu’on prête serment ;  le jeu de mots entre les théonymes (Lug et Lleu) et le nom celtique du « serment » (lug et llw). Le mariage est un autre domaine qui fait intervenir les « liens », cette fois entre les deux époux. Or en Irlande, les préparatifs des mariages se déroulaient essentiellement lors de la fête de Lugnasad, patronnée par Lug. Paradoxalement, sa mythologie fait état de problèmes conjugaux puisqu’il est victime d’adultère. Les relations difficiles avec les femmes ne lui sont pas propres mais se retrouvent chez d’autres figures lugiennes (Lleu, Cú Chulainn, saint Gengoult).

L’idée de « liens » est également présente dans certains arts, en particulier ceux qui peuvent se concevoir comme l’assemblage de différents éléments autonomes, tels que la cordonnerie, la poésie ou la pratique de la lyre. Or, plusieurs figures lugiennes pratiquent ces arts au même titre que d’autres dont nous dressons l’inventaire. La maîtrise de plusieurs arts en même temps est une particularité principale de ce dieu. Cette caractéristique apparaît clairement en Irlande où Lug est appelé Samildánach « Doué de nombreux arts en même temps » et en Gaule où César qualifie Mercure d’omnium inuentor artium « inventeur de tous les arts ». Concernant Lug, son épithète signifie qu’il réunit sur sa personne la plupart lesmétiers de la société irlandaise. Cela exprime sans doute la nécessité d’un lien entre ces différentes compétences et que seul leur unité peut permettre l’existence juste et correcte de la société. Lug peut ainsi être défini comme un dieu de la cohésion sociale.

Toujours dans la mythologie irlandaise, Lug apparaît régulièrement comme un dieu guerrier. C’est précisément dans ce rôle qu’il réalise son action la plus célèbre, à savoir le meurtre de son grand-père Balor, le roi des Fomoire. Dans les récits folkloriques qui évoquent ce duel, Balor est menacée par une prophétie funeste selon laquelle il mourra de la main de son petit-fils. Un scénario comparable se retrouve dans le récit gallois de Culhwch ac Olwen :

Ysbaddaden, chef des géants, mourra si un homme lui prend sa fille, nommée Olwen. Or, Culhwch, que nous considérons comme une figure lugienne, est justement l’homme qui réussit à obtenir Olwen et donc à conduire Ysbaddaden à sa perte. Le duel entre Lug et Balor met en évidence deux caractéristiques majeures de ce dieu irlandais. Il y a tout d’abord son aspect héliaque, un aspect fondamental de Lugus, qui peut d’ailleurs expliquer une autre fonction du dieu. Dans les anciennes sociétés, la lumière du soleil levant servait de point de repère pour l’orientation, laquelle constituait la base pour l’organisation du territoire. Or en Irlande et en Gaule, Lug et Mercure sont associés aux collines, routes et frontières, autant de lieux qui sont primordiaux pour l’aménagement de l’espace. Le dieu celtique patronnait sans doute l’organisation du territoire, cette étape nécessaire pour que la vie humaine puisse se développer.

Ensuite, l’affrontement entre Lug et Balor met en valeur l’arme utilisée par le premier. Selon les versions du récit, il s’agit d’une pierre de fronde, d’une boule de fronde ou d’une lance. De manière générale, les figures lugiennes ont recours à une arme de jet, telle que la lance ou le javelot. Nous pensons en particulier au gae bulga de Cú Chulainn, ce javelot invincible qu’il est le seul à savoir maîtriser ; il y a aussi les lances empoisonnées de Lleu et Culhwch.

La victoire de Lug sur Balor marque en fait le succès définitif des Túatha Dé Danann sur les Fomoire. L’Irlande est libérée de cette race dont le but a toujours été d’empêcher la vie de s’installer durablement sur l’île. Le thème d’une lutte entre un personnage lugien et des forces maléfiques se retrouve dans la littérature galloise avec le duel entre Culhwch et le géant Ysbaddaden, ainsi qu’avec l’intervention de Llefelys pour sauver la Grande-Bretagne menacée par trois fléaux. Dans le matériel archéologique gallo-romain, des échos à ce combat mythologique se retrouve sans doute sur les colonnes du cavalier à l’anguipède ; mais là, le dieu vainqueur est Jupiter et non Mercure. En tout cas, le mythe irlandais montre bien que l’arrivée de Lug a été décisive pour la victoire finale contre les Fomoire ; dans l’achèvement de la cosmogonie, il tient donc un rôle tout à fait primordial. Désormais, les dieux vont pouvoir se retirer et laisser aux hommes, c’est-à-dire les fils de Míl, le soin de gouverner l’Irlande.

Dans le dossier de Lugus, la question des rapports à la royauté est certainement la plus ambiguë. Les figures lugiennes apparaissent rarement en tant que roi, mais Lug en particulier est associé étroitement à la royauté. Une étude sur les généalogies royales irlandaises révèle que ce dieu, sous le nom des Lugaid ou de Conall Corc, apparaît comme le grand ancêtre de plusieurs peuples mais surtout des grandes dynasties de l’île (Uí Néill, Éoganacht, Corco Loígde).

Lugus est également associé à deux types rituels d’intronisation royale. Le premier met en scène une pierre d’élection sur laquelle le nouveau roi vient poser son pied. La littérature irlandaise montre en particulier que Lug est étroitement lié à la Pierre de Fál qui valide l’investiture des rois de Tara. Le second type de rituel comprend une chasse au roitelet, bien attesté dans le folklore irlandais, gallois et français. Cet oiseau apparaît aussi dans le Mabinogi de Math lorsque Lleu reçoit son nom. Or, cet épisode pourrait évoquer un rituel royal destiné à Lleu, en admettant une inversion entre Aranrhod et lui.

Dans le dossier de Lug, plusieurs éléments évoquent certains aspects de la fonction royale. Tout d’abord, il patronne la célébration royale de Lugnasad. Une fête analogue avait sans doute lieu en Gaule romaine avec le Concilium Galliarum de Lyon, dont le nom antique est Lugdunum « Forteresse de Lug ». Il se tenait à la même période que Lugnasad (mois d’août) et en un lieu dont le nom est construit sur Lugus. En Irlande, Lug est associé à la prospérité qui constitue une des missions fondamentales du roi ; ce rapport à l’abondance apparaît également en Gaule romaine avec Mercure. En fin de compte, Lug semble être en relation avec les différentes phases actives de la royauté comme l’investiture et le règne. La mort des figures lugiennes est un élément majeur de leur biographie respective. Elle est caractérisée par l’implication d’une femme qui a sa part de responsabilité dans leur mort. Cela va dans le sens des relations difficiles qu’entretiennent plusieurs personnages lugiens avec leurs épouses. Le second élément caractéristique est la présence du motif indo-européen de la triple mort. Le meilleur exemple provient de Lleu ; plusieurs indices laissent penser que Lug y également associé. Le type de mort que subit Lleu est en tout cas issu d’un fonds mythologique très ancien puisqu’on retrouve un scénario comparable dans les matériaux relatifs au dieu scandinave Odin et au dieu gaulois Esus.

Nous envisageons enfin l’hypothèse d’une alternance cyclique entre un personnage lugien et un personnage sombre, tous deux engagés dans un duel pour l’obtention d’une femme. Dans ce scénario mythique et légendaire, la figure féminine pourrait être une représentation de la vie. Durant la saison claire, le personnage lugien se l’approprie mais quand arrive la période sombre, son adversaire la lui dérobe et le tue ; le retour de la saison claire marque alors celui du personnage lugien qui se venge.

Le premier élément à dégager de cette étude est que le nombre d’informations n’a pas été égal pour chaque personnage étudié. Dès lors, il n’est pas facile de pouvoir dresser des hypothèses générales. Néanmoins, nous avons dégagé à plusieurs reprises des éléments liées à une même idée : la notion de totalité. Elle est en effet présente chez Lug, Lleu/Llefelys et

Mercure-Lugus ; il a donc l’intérêt de se retrouver aussi bien chez les Celtes continentaux de l’Antiquité que chez les Celtes insulaires médiévaux. D’après les mythes irlandais et gallois, Lug et Lleu/Llefelys sont les dieux qui achèvent la cosmogonie ; selon eux, cette mission leur incombe car ils ont la capacité de réunir sur leur personne l’ensemble des possibilités du monde, seule condition possible à son fonctionnement. Cette fonction de prestige pourrait expliquer que Mercure soit le dieu le plus honoré en Gaule.

La fondation du monde ne revient pas entièrement aux figures lugiennes mais aussi au dieu jupitérien celtique, qui est sans doute aussi son père. Le second représente la création de la vie, tandis que le premier représente son organisation, sa concrétisation. Dans le processus de création du monde, tous deux ont un rôle distinct mais complémentaire ; ils apparaissent donc comme le couple moteur de la cosmogonie dans la religion des Celtes pré-chrétiens.

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