Jean-Marie Perrot ou le nationalisme du vécu (Partie 2)

Premiers traumatismes d’une acculturation.

1-Premier « choc » hors de la paroisse

« Je suis Breton. La langue est celle que j’ai appris la toute première sur les genoux des personnes charitables qui voulurent bien m’élever dans la crainte de Dieu et me diriger vers le sacerdoce. La Bretagne, je l’aime d’un amour passionné, que le souvenir de ceux qui sont allés dans l’autre monde continuera à raviver en moi jusqu’à mon dernier soupir » (4)

Ce sont là les dernières phrases d’une lettre de Jean-Marie Perrot,- alors vicaire en la paroisse de Saint-Vougay- adressée le 11 août 1911 à l’évêque de Cornouaille et du Léon, Monseigneur Adolphe Duparc. L’objet de cette missive est de défendre les fêtes bretonnes du Bleun-Brug contre les accusations d’incitation au désordre portées par certains membres du clergé qui voient d’un mauvais oeil l’enthousiasme nationaliste du directeur de Feiz ha Breiz. Remarquons que devant l’autorité diocésaine, en toute dernière instance, le directeur de Feiz ha Breiz n’invoque pour la défense de ses activités ni des arguments d’ordre théologiques, ni des raisons intellectuelles. Il légitime son oeuvre sociale- l’organisation annuelle de séances théâtrale, concours de chants et messes en langue bretonne- en excipant principalement de motivations affectives. Ainsi, laisse t-il clairement entendre que son combat en faveur de la conservation bretonne et catholique est d’abord et avant tout une réaction émotionnelle, le fruit d’une angoisse devant la menace de la dissolution de cette Bretagne qu’il identifie à sa propre personne, qui est à ses yeux un paradigme d’harmonie terrestre.

Vingt-deux ans plus tôt, en l’année 1889, le jeune Jean-Marie a quitté la paroisse de Plouarzel pour être confié à l’éducation de l’Institut des Frères des Ecoles chrétiennes de Guingamp où enseigne son oncle, le Frère Agathange. Au premier jour de la rentrée scolaire, ce dernier accompagne son neveu durant le voyage en train, voyage à propos duquel nous paraît convenir le terme de passage, tant il sera vécu par l’adolescent comme le franchissement d’une ligne de séparation entre deux réalités dans la Bretagne de la fin du XIXème siècle.

« Er skol-mañ, ne gomzi ket a vrezoneg.

– Perak?

– Nann…pe vazadoù. » (5)

« Dans cette école, mon garçon, tu ne parleras pas le breton.

– Pourquoi?

Tu ne le feras pas…sinon la bastonnade. »

L’étonnement du garçon est à la mesure de sa représentation idéal du « monde paroissial ». Le meilleur des mondes et le seul qu’il ait connu jusqu’alors. Il ignore évidemment que l’objectif d’uniformisation linguistique- poursuivit il est vrai avec plus ou moins de zèle selon les époques et les hommes chargés d’en appliquer le principe- est affichée par tous les gouvernements depuis 1792 et qu’elle est synonyme de débretonnisation forcée par l’école.

Cet objectif (d’abord exprimé par le Jacobin abbé Grégoire) commence à devenir opérant sous la monarchie de Juillet avec la loi Guizot portant sur la création des écoles municipales. Il atteint un nouveau seuil entre 1880 et 1887 lorsque s’étend l’obligation exclusive de l’enseignement en français dans toutes les communes. Jean-Marie Perrot a t-il connu l’humiliation du port du « symbole » encore appelé « la vache » en application dans certaines écoles, à partir de 1885, à l’encontre des enfants surpris à « bretonniser » dans les salles de classes ou les cours de récréation?

Même si l’intéressé n’a jamais écrit avoir subi cette brimade, nous ne pouvons écarter l’hypothèse qu’il l’ait connu, partant de la constatation de l’hostilité à la langue bretonne qui caractérisait la pédagogie des Frères de l’Instruction chrétienne dès cette époque. Plusieurs témoignages nous dévoilent que la « débretonnisation » des élèves était un but poursuivi en soi. Lors d’une conférence tenue en 1881, cette congrégation évoque les « procédés particuliers à employer avec les enfants de chaque division, dans les écoles rurales de la Bretagne L’écrivain Charles le Goffic atteste pour sa part, l’utilisation du « symbole » employé à l’école des Frères de Lannion durant l’année scolaire 1872-1873. Quoiqu’il en soit, le seul fait de l’interdit qui frappe sa langue maternelle créé chez le jeune léonard un choc psychologique, un déchirement au sein de sa conscience, qu’il ne surmontera que quelques années plus tard par cette manifestation dialectique d’intériorisation de son prolongement communautaire et d’extériorisation d’une conscience complète de soi qu’est l’engagement pour la défense de son sang et de son sol.

Jusqu’à l’âge de douze ans la langue bretonne fut le véhicule exclusif de sa formation spirituelle, elle structura ses catégories mentales et imprima en lui les valeurs de son environnement social. Elle fut l’un des éléments prépondérant de son individuation et de son appartenance rassurante à un groupe et au delà du groupe aux générations qui l’ont précédé et dont pérennité de la langue assure la continuité d’une « façon d’être et d’exprimer la façon d’être au monde. » C’est dans la langue bretonne que Jean-Marie Perrot a reçu ses premières instructions religieuses, qu’il a construit son rapport « dialogique » à la transcendance. Il la ressent donc donc comme une langue sacrée. L’oralité, jouant un rôle prépondérant dans toute éducation faite de rites de passage, d’initiation aux valeurs structurantes du groupe, est dans la cas la de langue bretonne comme dans celui de la plupart des langues archaïques, tissées d’ énoncés éthiques, de maximes à valeurs pratiques, de proverbes, de paraboles rythmées donc facilement imprimables dans la mémoire. Par conséquent, ce n’est pas seulement la conscience de soi que l’abbé construit par le média de la langue mais bien plus une cohérence entre soi et le monde qu’il perçoit; cohérence déchirée par cette obligation de nier la langue bretonne aux portes du collège : on est en droit de supposer qu’il vécu cette négation comme une apostasie.

Mais au-delà de sa forme purement orale et spontanée, l’enfant a aussi appris à lire le breton « chez les gens qui l’ont élevé » comme nous l’avons vu plus haut. A son attachement purement affectif pour la langue bretonne s’ajoute donc tout le prestige, le respect mêlé de crainte, qu’à l’époque on accorde à ce qui est fixé par l’écriture. On pense bien entendu ici, à la littérature d’édification religieuse, qui jusqu’à la fin du XIXème siècle représente une majorité écrasante de l’ensemble de production éditoriale en langue bretonne. Il est probable, pour ne pas dire certain, que le jeune Jean-Marie a lu la traduction bretonne-éditée pour la première fois en 1882- du catéchisme français unifié trois ans plus tôt.

Ainsi, ce qui dans l’existence du jeune Jean-Marie ne faisait l’objet d’aucun questionnement, à savoir le lien fusionnel entre le vécu religieux et social et la langue devient il problématique et traumatisant dès son premier contact avec les religieux de Guingamp. A tel point que plus de trente ans après les faits il reviendra encore sur ce qu’on peut qualifier d' »expérience fondamentale » et qui constitue le « noeud causal » de son engagement dans l’Emsav :

« Kentañ komz a glevis pa lakis ma zreid er c’henta skol diavez-parrez m’oun bet enni gwechall eo houmañ. Hag amañ pôtr, n’eus ket a urz da gomz brezoneg. An traoù-ze n’eo ket traoù da ober da eun den int, hag urzioù evelse a zo dizurzioù ha ne dleont ket beza gouzanvet etouez ar gristenien. (…) Gwellit a ran c’hoaz ac’halen an aotroù a lavare ar gomz-ze d’in ha n’ouzon ket penôs n’am boa ket laket ma zreid dioc’htu er mêz eus e di pa’n devoa bet an hardigiezh da lavaret d’in kement-all (8)« 

« La première parole que jentendis lorsque j’entrais dans la première école hors de ma paroisse dans laquelle j’ai été autrefois est celle-ci : « Et ici donc, mon garçon, il n’y a pas le droit de parler le breton. Ces choses-là ne sont pas des choses que l’on fait à un homme.(litt : « à un chrétien ») (…) Je vois encore d’ici le monsieur qui me disait ces mots et je ne sais pas comment je n'[ai] pas fui son établissement alors qu’il avait eu l’audace de m’en dire tant ! »

Premiers pas hors de la paroisse, première problématisation de la relation entre foi et langue bretonne. En découvrant l’existence d’une autre réalité bretonne que celle qui a laquelle il doit son individuation, Jean-Marie Perrot entre simultanément en contact avec un autre vécu catholique, dont la déconnection entre foi et culture est le trait le plus saillant. Pour une partie du clergé, celui qui a la charge de l’éducation en particulier Foi et langue bretonne ne sont pas soeurs. Le futur créateur du « Bleun Brug » prend conscience de l’opposition totale de son être avec ces religieux – lesquels heurtent également la sensibilité d’un clergé « bretonniste » influent en Basse-Bretagne à la même époque-, et abandonnant le projet de devenir enseignant, contrariant ainsi les espoirs que semblaient avoir nourri pour lui son oncle Agathange il quitte Guingamp pour rejoindre petit séminaire de Pont-Croix en l’année 1891

A suivre….

Tudi-Kael Preder

E Brezhoneg

Betek e zaouzek vloaz e vo ar brezhoneg yezh pemdeziek ar paotr-yaouank, da lâret eo yezh e bedennoù hag e soñjoù. D’an oad-se e vo kaset er skol ar Frered e Gwengamp a-benn dezhañ mont da gelenner. Padal e vo difennet sklaer dezhañ ober gant ar brezhoneg gant al leaned. Kement-se a voe evit feukañ Yann-Vari a gomprenas e veze lod eus pennoù uhel ar gatoliked o labouriñ enep ar yezh hag evit tud a ouenn ganto na oa na breur na keniterved Feiz ha Breizh. Kerkent ma stadas kement-se e savas enebiezh e kalon al leonad. E bléad 1891 e kuitaas Gwengamp evit mont d’ar c’hloerdi e Pontekroaz.

Da heuliañ… Tudi-Kael Preder

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