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La Catalogne de 2015 est-elle comparable à l’Irlande de 1918 ?
Posted by La Rédaction on 18th août 2015
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Via La Tribune
BREIZATAO – KOMZOU DIEUB (18/08/2015) En décembre 1918, une liste indépendantiste emportait la majorité des sièges irlandais aux élections britanniques. Trois ans avant la création du premier Etat irlandais. Un scénario qui séduit les souverainistes catalans. Mais est-il comparable ?

La volonté de faire des nouvelles élections catalanes un « référendum de substitution » sur l’indépendance de la part des partis souverainistes a rappelé à certains observateurs un précédent historique, celui de l’Irlande. Ce précédent a été clairement évoqué par Antoni Vives, l’éditorialiste du quotidien de langue catalane de Barcelone, Ara, qui compare le scrutin catalan du 27 septembre prochain avec celui du 14 décembre 1918 en Irlande. L’idée est de mettre en avant la capacité avec laquelle le parti indépendantiste irlandais Sinn Fein est parvenu alors à faire de ces élections, qui étaient des élections générales britanniques, un référendum de fait sur le maintien ou non de l’Irlande dans le giron de Westminster. Le succès de cette liste a permis de déboucher sur la création d’un « Etat libre d’Irlande » en 1921 qui a détaché presque entièrement les comtés catholiques irlandais de Londres.

Une longue tentative d’assimilation

L’Irlande de 1918 serait donc le modèle pour la Catalogne de 2015. Mais qu’en est-il exactement ? Plusieurs éléments de comparaison semblent corrects, à commencer par la construction des « nations » irlandaises et catalanes. Au début du 20ème siècle, l’Irlande est britannique depuis très longtemps. La conquête a débuté en 1169, sous la direction d’Henri II Plantagenêt. De même, la Catalogne est « espagnole » depuis le Moyen-âge, selon un processus différent cependant car le Comté de Catalogne, issue de l’empire carolingien, est la base du Royaume d’Aragon, un des trois royaumes constitutifs de la monarchie espagnole. A partir de la fin du 15ème siècle, cependant, le pouvoir se concentre sur Madrid. De même, en Irlande, le pouvoir anglais s’est progressivement renforcé, notamment après la « glorieuse révolution » de 1688. En 1801, un acte d’Union est voté à Westminster sur le modèle de celui unissant l’Angleterre à l’Ecosse en 1704. Le parlement de Dublin est supprimé et l’Irlande, dirigée par un Lord gouverneur depuis le Château de Dublin, est intégré au Royaume-Uni. Cet acte d’union n’est pas sans rappeler la suppression des libertés et des droits de la Catalogne après la prise de Barcelone par les troupes du Roi d’Espagne Philippe V, neveu de Louis XIV de France, le 11 septembre 1714. La Catalogne va alors progressivement être « hispanisée » comme l’Irlande va être « anglicisée. »

Un particularisme vivace

Dans les deux cas, le sentiment de particularisme ne s’est pourtant jamais éteint. Il s’est appuyé sur des moteurs différents, cependant. Les Irlandais abandonnent la langue gaëlique pour adopter l’anglais, mais la religion catholique devient un des ferments du sentiment national, en opposition au Protestantisme britannique. En Catalogne, c’est davantage la langue qui joue ce rôle, puisque la religion catholique est partagée avec le reste de l’Espagne.

L’élément social joue également un rôle important dans les deux cas. L’Irlande est au 19ème siècle le territoire le plus pauvre du Royaume-Uni, et même d’Europe. La grande famine de 1846-48 et la lenteur de l’aide britannique renforce l’idée qu’une Irlande autonome serait plus « protectrice » pour sa population. En Catalogne, la situation est différente, car la région figure parmi la plus riche d’Espagne, mais c’est aussi celle où le mouvement ouvrier se développe le plus rapidement, entraînant un ancrage à gauche du mouvement indépendantiste. Durant la seconde République espagnole (1931-1936), le parti dominant en Catalogne est ainsi la « Gauche Républicaine Catalane » (Esquerra Republicana de Catalunya, ERC), qui a pour ambition de créer un « Etat social » catalan.

Pendant longtemps, le choix de l’autonomie

Dernier point commun : l’Irlande et la Catalogne ont longtemps choisi la voie de l’autonomie. Durant tout le 19ème siècle, la lutte des Irlandais, notamment du « Grand Libérateur », héros du combat pour la liberté de l’Irlande au milieu du siècle, Daniel O’Connell, a été de rétablir un parlement à Dublin et d’obtenir une « autonomie » (« Home Rule »). Le mouvement indépendantiste est alors très minoritaire dans l’île verte. Aux élections de décembre 1910 (qui ne se font pas réellement au suffrage universel), les partisans du Home Rule obtiennent 102 sièges contre 2 seulement pour les indépendantistes.

En Catalogne, le phénomène est assez comparable. Les Catalans ont longtemps été très largement attachés à l’Espagne et simplement favorables à un statut d’autonomie. Durant la première république espagnole (1871-73), les Catalans réclament un Etat fédéral. Même après les leaders d’ERC n’ont pas osé, durant la seconde république, proclamer l’indépendance. Après le retour de la démocratie, c’est le choix de Jordi Pujol, qui a dirigé la région pendant 23 ans, de 1980 à 2003, qui s’est imposé : celui de larges transferts de compétences de Madrid vers Barcelone dans le cadre de l’Etat espagnol. L’indépendantisme, alors représenté par ERC, est demeuré à un niveau électoral assez faible (pas plus de 16 % aux élections régionales).

La poussée indépendantiste en Irlande

Dans les deux cas, la poussée de l’indépendantisme provient d’une certaine incapacité du pouvoir central à comprendre les volontés de ces territoires et à en reconnaître l’originalité dans le cadre national. En Irlande, néanmoins, l’histoire est beaucoup plus violente qu’en Catalogne.

L’étincelle qui a fait naître dans l’île verte le sentiment indépendantiste est le soulèvement de Pâques 1916 à Dublin. Les activistes nationalistes armées prennent alors le contrôle de plusieurs bâtiments officiels de la ville, dont la Poste centrale, où ils proclament l’indépendance de la « république d’Irlande. » L’armée britannique intervient avec violence pour réprimer cette action qui, alors, n’est pas soutenue par la population de la ville. Comme l’a écrit le poète irlandais William Butler Yeats, « Pâques 1916 a tout changé, complètement » (« all changed, changed utterly ») en Irlande. La répression aveugle qui s’abat sur le pays, la mauvaise foi de Londres qui voit dans le mouvement indépendantiste un « complot allemand » et la décision britannique d’établir la conscription en Irlande, retournent rapidement l’opinion.

Le parti indépendantiste Sinn Fein, jusqu’ici marginal, devient alors la force dominante de la politique irlandaise. La plupart des Irlandais catholiques jugent alors qu’il n’est plus possible de demeurer dans le Royaume-Uni et de cohabiter avec les Britanniques. Lors de son congrès d’octobre 1917, Eamon de Valera parvient à fédérer au sein du Sinn Fein tous les mouvements en faveur de la séparation avec Londres, quel que soit leur « couleur » politique. C’est ce mouvement qui, en décembre 1918, obtient 74 des 105 sièges irlandais (hors Ulster) lors des élections générales.

La poussée indépendantiste en Catalogne

En Catalogne, le mouvement est moins franc et moins violent, mais assez comparable. La décision en 2010 du Tribunal Constitutionnel de Madrid de ne pas valider le statut catalan de 2006 a provoqué une forte poussée indépendantiste. Beaucoup de Catalans ont eu, eux aussi, le sentiment, qu’il n’était plus possible de demeurer dans une Espagne qui refusait de transférer davantage de compétence à leur région. Ce sentiment s’est encore accru avec la politique d’austérité menée par le gouvernement Rajoy qui a conduit beaucoup à estimer que l’Etat providence n’était possible que dans le cadre catalan. Enfin, les fins de non-recevoir de Mariano Rajoy face aux demandes d’évolution des Catalans, ses blocages face au projet de référendum, ont achevé de renforcer un indépendantisme qui désormais représente au moins 40 % des électeurs catalans.

Le phénomène le plus significatif de cette évolution a été la conversion à l’indépendantisme du parti de Jordi Pujol, la CDC, qui a mis fin à sa coalition avec les chrétiens démocrates autonomistes. Son leader, le président de la région Artur Mas, a alors joué le rôle d’Eamon De Valera et a créé le 20 juillet dernier, une liste unique pour l’indépendance regroupant son parti, plutôt centriste, et ERC. Avec une différence, cependant : l’extrême-gauche indépendantiste, la CUP, ne rejoindra pas le mouvement.

La question de l’irrédentisme

Le parallélisme est donc frappant. Il existe cependant des différences. La question irlandaise a ainsi été marquée par la question de l’Ulster, peuplé majoritairement de Protestants considéré par une partie des Catholiques comme des « colons. » Une question qui a empoisonné le mouvement nationaliste irlandais des deux côtés de la frontière jusque très récemment. Une telle question n’existe pas en Catalogne, où le « nationalisme » est ouvert, y compris aux hispanophones et aux Espagnols venus s’installer dans la région. La Catalogne est, du reste, majoritairement hispanophone et l’on a vu lors du référendum du 9 novembre 2014 une partie de ceux qui ne sont pas locuteurs catalans voter pour l’indépendance. Certes, certains indépendantistes catalans revendiquent une unité de toutes les régions de langue catalane, les « Països catalans » (Baléares, Valence, Roussillon français et Frange du Ponant en Aragon), mais ce n’est pas la position officielle du mouvement souverainiste qui limite clairement son ambition à la région de Catalogne.

La question de la violence

Autre différence : l’usage de la violence. Le processus d’indépendance irlandais est un processus violent. L’histoire de l’occupation anglaise en Irlande est une histoire de soulèvements armés réprimés. Et c’est en grande partie ce combat qui a rendu inévitable la rupture avec Londres. On l’a vu lors du soulèvement de 1916. L’indépendantisme catalan a, lui aussi, connu des mouvements violents, notamment sous le franquisme, mais aussi dans les années 1980 avec l’organisation « Terra Lliure » (Terre Libre). Mais ces mouvements ont toujours été très marginaux, à la différence de ce qui s’est passé au pays basque. Et l’indépendantisme catalan a toujours été un mouvement pacifique, soucieux de légalité. Du reste, c’est ce qui a conduit Artur Mas à ne pas faire du référendum du 9 novembre 2014, malgré le triomphe du « oui » à l’indépendance, un élément de rupture avec Madrid.

La « guerre d’indépendance » irlandaise

Or, la victoire du Sinn Fein en 1918 en Irlande n’a pas conduit pacifiquement à l’indépendance. Les députés du Sinn Fein se sont certes retrouvés le 21 janvier 1919 à Mansion House, à Dublin, pour se constituer en Dáil, en parlement irlandais qui a renouvelé la proclamation de 1916. C’est proche de ce que souhaite faire les Catalans en cas de victoire de la liste unitaire : une proclamation de souveraineté. Mais ensuite ? Les Catalans veulent discuter avec Madrid. Les Irlandais, eux, refusaient de discuter avec Londres. Les députés Sinn Fein ne siégeaient pas à Westminster. Et Londres ne souhaitait pas discuter avec eux.

Rapidement, la situation a donc dégénéré. Ce même 21 janvier 1919, une première attaque de l’Armée républicaine irlandaise, l’IRA, était enregistrée dans le comté de Tipperary. Bientôt, les escarmouches ont dégénéré en véritable guerre, appelée les « troubles » à Londres. Des « troubles » qui ont duré deux ans et ont été émaillés de bien des atrocités, comme le massacre d’une douzaine de spectateurs du Croke Park, le stade de sport gaélique de Dublin, par les paramilitaires pro-unioniste le 21 novembre 1920. Cette « guerre d’indépendance » face à un Royaume-Uni épuisé par la guerre mondiale et la pression des Étasuniens, travaillés par De Valera, expliquent qu’au final, Londres accepte de donner à l’Irlande une large autonomie.

La longue marche de l’Irlande vers l’indépendance complète

Une autonomie et non une indépendance. L’acte irlandais de 1920 offre en effet à l’Irlande, amputée des six comtés majoritairement protestants d’Ulster, le statut de « dominion. » L’Irlande devient un « Etat libre » dépendant de la Couronne et ne disposant pas d’une autonomie en politique étrangère et militaire. La proposition britannique est une vraie défaite pour ceux qui voulait la création d’une république indépendante. Certains membres du Sinn Fein, comme Michael Collins, estiment cependant que c’est une première victoire et que la République viendra en son temps. Finalement, la résistance britannique a payé. En mai 1922, les pro-traités remportent les élections au Dáil qui ratifie le texte. Michael Collins devient le premier chef du gouvernement irlandais.

Mais l’opposition républicaine considère désormais que les forces favorables au compromis sont des agents britanniques, puisqu’ils prêtent serment à la Couronne. Elle organise une résistance armée, tandis qu’à la demande de Londres, qui doit déjà faire face au terrorisme républicain, le gouvernement de Dublin organise la répression. L’Irlande s’enfonce dans une guerre civile qui durera onze mois, de juin 1922 à mai 1923 et se solde par une victoire gouvernementale.

Cette division va donner naissance aux deux grands partis traditionnel irlandais, le Fine Gael est issu du camp pro-traité. Le Fianna Fail, créé par Eamon De Valera, est issu du mouvement anti-traité. Quant au Sinn Fein actuel, il est l’héritier de ceux qui ont refusé les compromis avant et après la guerre civile.

Eamon de Valera, perdant de la guerre civile, va pourtant en 1932, devenir premier ministre et accepter formellement le statut de l’Etat libre. Progressivement, mais avec prudence, il démantèle les clauses les plus contraignantes du Traité. Profitant ainsi de la crise de l’abdication d’Edouard VI en 1936, il fait passer en urgence une loi qui libère le pays des principaux éléments de tutelle britannique, ce qui permet au pays de se proclamer neutre en 1939. Mais il faut attendre 1948 pour que l’Irlande devienne formellement une république et sorte du Commonwealth.

La possibilité d’un refus de discuter de Madrid

En cas de victoire le 27 septembre, les indépendantistes catalans pourraient aussi faire face à des difficultés comparables. Si les indépendantistes demandent l’ouverture de discussions, Madrid pourrait fort bien refuser net le processus de séparation. C’est la position de Mariano Rajoy qui a déclaré voici quelques jours que « la Catalogne ne sera jamais indépendante. » En cas de victoire lors des élections de novembre du parti populaire de Mariano Rajoy et d’une alliance entre ce dernier et le parti des Citoyens, parti issu de l’unionisme catalan, on risque de se retrouver face à un vrai blocage. Mais, même un gouvernement de gauche ou du centre pourrait ne pas accepter le fait accompli des élections catalanes, comme Londres n’a pas accepté le résultat du scrutin de 1918. Le gouvernement de Barcelone devra alors choisir une voie. S’il décide de poursuivre dans la construction d’un État catalan, Madrid pourrait utiliser le fameux article 155 de la constitution espagnole qui permet de « prendre toutes les mesures nécessaires pour contraindre une communauté autonome à respecter ses obligations « , notamment lorsqu’une de ces régions « porte gravement atteinte à l’intérêt général de l’Espagne. »

Quelle réponse à un blocage de Madrid ?

Dans ce cas, comment répondre ? Par la sécession, comme le promettent les indépendantistes ? Mais alors, si Madrid répond par l’usage de la force pour empêcher cette sécession dans les faits, que se passera-t-il ? Irrémédiablement, la question qui s’est posée aux indépendantistes irlandais de 1919 à 1923 se posera aux indépendantistes catalans. Faudra-t-il répondre à la force par la force pour contraindre Madrid à négocier, au risque de faire perdre de la popularité à la cause ? Faudra-t-il accepter un compromis, exclu explicitement par l’existence d’une « liste unitaire indépendantiste » ? Faudra-t-il demeurer dans la légalité espagnole ? Comment en appeler à la solidarité internationale alors que, comme pour l’Irlande en 1919, les grands pays européens observent avec méfiance le mouvement catalan ? L’Union européenne pourra-t-elle, saura-t-elle agir en médiateur ? Décidément, le cas irlandais est un cas utile pour la réflexion que doivent engager les indépendantistes catalans.

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