« Les Temps Arthuriens » (Chapitre 4) : Les armées de Vortigern et de Hengist
Posted by La Rédaction on 18th février 2016
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Chapitre 4 : les armées de Vortigern et de Hengist

Il est très probable que dans les anciens forts frontaliers, devenus des villages très peuplés  – mais toujours solidement fortifiés –  les enfants aient pris la place de leurs pères dans les unités en poste. Cela a été vraisemblablement le cas pendant un siècle, le service dans les garnisons « limitanei » devenant héréditaire. À présent, ces hommes n’étaient guère meilleurs que les milices territoriales cantonnées à la défense locale.

Le fort côtier romain de Portchester

Dans le sud, au cœur du pays breton où les racines romaines s’étaient  profondément enracinées et où villes et riches villas sont nombreuses, la défense est assurée par des milices civiques et quelques riches propriétaires terriens. À la différence du nord, qui dispose du Mur fortifié et de sa garnison en plus de redoutables tribus alliées pour les appuyer, et de l’ouest – au Pays de Galles et en Cornouailles où le système tribal était toujours très puissant, les Bretons méridionaux sont devenus plus pacifiques et civilisés. Il n’est pas étonnant que cette région de Bretagne fut la première à périr sous la pression de la marée barbare.

Le vieux commandement du « Comes Litoris Saxonici » s’était bien plus considérablement dégradé que celui du « Dux Britanniarum » au nord. Si les fortifications côtières demeurèrent occupées pendant plusieurs générations, et étaient situées sur des positions très difficiles à atteindre, elles furent largement dépouillées par Stilicho puis plus tard par Constantin III. Ces garnisons ne pouvaient donc plus fournir de renforts à la défense intérieure.

Vie de garnison sur le littoral « saxon »

C’ était à l’ouest, avec les chefs tribaux jouissant encore d’une forte autorité, que les guerriers entretenaient le plus la tradition martiale. Il est donc logique que c’est de là que Vortigern, prince des Cornovii, partit pour s’emparer du pouvoir et assurer la défense de la Bretagne.

À quoi donc pouvait ressembler l’armée de Vortigern ?

Les forces britto-romaines au temps de Vortigern (425 – 455)

Au 5ème siècle, tandis que l’autorité romaine à l’ouest devenait de plus en plus fragile et que les armées de campagne professionnelles ( « Comitatenses » ) disparaissaient, les généraux romains devinrent de plus en plus dépendants de combinaisons de troupes fédérées barbares et de leur propre garde personnelle montée.  Celle-ci étaient nommées « Bucellarii », souvent payées sur les revenus privés des officiers romains, ce qui soulageait d’autant le fisc impérial entré dans une interminable crise financière. « Bucellarii » signifie littéralement « mangeurs de biscuits », une référence aux rations de campagne de pain qui était leur repas quotidien. Les « Bucellarii » étaient souvent le cœur professionnel des troupes de campagne romaines du 5ème siècle. Le régiment personnel de Belisarius formait par exemple le fer de lance de ses campagnes et atteignait le chiffre de 7 000 hommes.

Un Buccelarius, au centre

Vortigern maintint probablement un régiment de « Bucellarii », recrutés essentiellement dans les tribus loyales occidentales.  À mesure que le souvenir de Rome disparaissait et que le breton remplaça le latin comme langue administrative dans l’ancienne province romaine de Bretagne, ces unités de protection rapprochée devinrent connues sous le nom de « Teulu » (« famille » ou « maison »). Il s’agissait de cavaliers armés de javelots et de lances légères, portant des côtes de mailles et des casques romains de style tardif.

Vortigern devait utiliser le modèle de la vieille armée de campagne que devait suivre le « Comes Britanniae ». Ses « Bucallerii » devaient certainement s’élever de 150 à 300 hommes (le nombre de « Teulu » pour les princes gallois ultérieurs).  Ce chiffre est celui des régiments de cavalerie de l’Empire Romain d’Occident tardif comme de ceux de l’Empire Romain d’Orient de cette époque. Bien que considérés comme le cœur de toute armée de campagne, cette force était d’abord chargée de la sécurité personnelle de Vortigern, ce dernier n’ayant jamais été populaire chez ses compatriotes. Son règne, sur sa période finale, étant décrite comme celui d’un homme profondément décrédibilisé, n’ayant pas plus de confiance en son peuple que son peuple n’en avait en lui. Lorsqu’il se déplaçait quelque part pour mener la guerre, Vortigern devait compter sur des milices locales composées de fantassins – dans une certaine mesure – et de troupes montées constituées  par de riches propriétaires terriens ou de princes tribaux. Ils rejoignaient alors son unité professionnelle.

Infanterie romaine tardive lançant des javelots sur l’ennemi

Ces milices bretonnes locales devaient principalement être équipées de lances et de javelots, ayant suivi un entraînement proche de celui reçu par les « Auxilia » et Légions de l’armée romaine tardive, et étaient soutenues par de petits groupes d’archers. L’armure était limitée aux seuls officiers, avec des casques un peu plus répandus. La spatha étant l’arme de défense personnelle.

Les troupes lourdes romaines – légions et cavalerie – et l’élite de l’infanterie (« Auxilia Palatina ») portaient des côtes de mailles et des casques, et le plus souvent portaient des boucliers. L’armée de Vortigern ne disposait pas de tout ce matériel, limité aux seuls officiers, chevaliers de l’aristocratie et quelques restes de vieilles unités romaines au nord.

Garnison bretonne assurant la défense d’un fort côtier sur le littoral « saxon »

La cavalerie légère, équipées par les riches propriétaires terriens et la noblesse tribale occidentale, devait être disponible pour la défense localisée dans le sud et l’ouest. Dans le même temps, les forces bretonnes pouvaient mobiliser des hommes gardant les forts du Mur d’Hadrien et de ses colonies. Fait très important pour la suite, au nord les successeurs des régiments sarmates stationnés là par l’empereur Hadrien étaient toujours actifs, gardant vivace les traditions cavalières de leurs ancêtres.

Les poèmes et histoires du combat des Bretons contre l’envahisseur anglo-saxon – comme Y Gododdin – datent de la période tardive, quand la résistance se déroulent à l’ouest et au nord. Les combats sont dominés par la cavalerie. Dans les premières batailles contre Hengist et Horsa, il est vraisemblable que la composition des forces bretonnes était proche de l’ancien modèle romain : unités armées de lances et de javelots, infanterie en ordre serré formant une ligne soutenue par des archers placés en arrière, les cavaliers armés de javelots sur les ailes. Ceux-ci étaient appelés « pedyt », du latin « pedites », « hommes à pied ». Une version de la « Chronique Anglo-Saxonne » décrit 4000 blessés bretons à Creacanford comme membres de quatre unités distinctes,  soit 1000 de chaque, c’est-à-dire la même taille qu’une légion romaine tardive.

Chef de guerre saxon

L’artillerie, en l’occurrence des scorpions, catapultes et balistes devaient être disponibles pour la défense des villes ou forteresses, mais n’étaient pas utilisée sur les champs de bataille.

L’armée – les Bucellarii de Vortigern et les milices lorsqu’elles sont mobilisées – était financée par  « l’annona », forme de ravitaillement prélévé auprès de l’aristocratie et l’Église, généralement composé de nourriture, de bétail et d’argent si nécessaire.

Les premiers envahisseurs saxons

Puisque nous poursuivons avec les Saxons, à quoi pouvait ressembler les guerriers qui ont suivis Hengist et Horsa et comment combattaient-ils ?

Tout d’abord, il est important de se rappeler que ces « Saxons » ne forment pas un peuple homogène. Ils constituent, à cette époque, une équipe de pirates professionnels, très proches de ce que seront les Vikings quatre siècles plus tard. Hengist attire à lui des hommes sans terres en provenance de tous les rives de la Mer du Nord et de la Baltique. Les « Vieux Saxons » du nord de l’Allemagne, les Danois des îles danoises, les Geats du sud de la Suède, les Jutes – dont Hengist est issu – les Frisons et les Francs des Pays-Bas actuels.

Tous ces peuples partagent naturellement une même filiation « germano-scandinave ». Leurs langues si elles ne sont pas exactement identiques, sont assez proches pour permettre une communication aisée. Ils vénèrent les mêmes dieux, les « Aesirs » du nord : Wotan/Odin, Thunor/Thor, Tiw/Tyr, Freyr et Freya. Ils partagent une même passion toute germanique pour la guerre et le pillage.

La société germanique est, rappelons-le, une société guerrière.

Groupe de guerriers saxons

Tacite écrit à leur sujet :

« Un Germain, plutôt que de cultiver une terre qui nécessite d’attendre patiemment la récolte, préfère défier un ennemi et risquer quelques blessures en échange d’une récompense. Il considère comme dénué de noblesse d’accumuler patiemment par la sueur ce qui peut être obtenu rapidement par quelques gouttes de sang ».

Hengist offrait tout ce que les guerriers germaniques recherchaient : un chef généreux et efficace que l’on pouvait suivre. Un chef qui s’assurait que ses guerriers aient un emploi régulier et une chance d’accumuler des richesses. Le chef était le « donneur d’anneaux », des anneaux d’or et d’argent étant tout à la fois des bijoux et la monnaie d’échange dans les sociétés germaniques et scandinaves. Le statut d’un guerrier pouvait être jugé en un regard, par le nombre d’anneaux sur ses bras.

Un seigneur de guerre germain gardait avec lui une partie du salaire de ses jeunes guerriers, ses « comitatenses » ou « Gesith » en germanique. Ceux-ci lui ont juré de le servir loyalement. Ces groupes de guerriers mangeaient, dormaient et combattaient ensemble. Les Germains considéraient la rupture d’un serment ou une trahison vis-à-vis de son seigneur comme un crime impardonnable, faisant du coupable un « nithing », un abject traître. Un endroit spécial dans l’Enfer de glace attend de tels individus. On attendait d’un guerrier qu’il se tienne auprès de son seigneur, jusqu’à la mort si nécessaire. Il était d’ailleurs considéré chez les Germains comme honteux de ne pas venger la mort d’un seigneur de guerre.

Les trois navires de guerriers qui suivirent Hengist et Horsa en Bretagne transportaient des hommes s’étant enrôlés comme « comitatenses » auprès de leurs chefs. Laissant leur pays natal derrière eux, ils attendaient de leurs maîtres de fabuleuses récompenses. Un chef n’était suivi que tant qu’il était victorieux. La fidélité jusqu’à la mort se devait d’être compensée par gloire et or.

Tandis que ces premiers guerriers prospéraient en Bretagne, le mot se répandit dans tout le monde germanique que Hengist était un chef auprès duquel il fallait être. Dans le langage de la mafia contemporaine, c’était un « homme respecté » ! L’arrivée de navires avec leur bord sa fille puis plus tard ses fils indique que sa notoriété avait atteint le Jutland (Danemark) et que ses compatriotes jutes le rejoignaient. Nennius affirme que la patrie des Saxons se vida de sa population en raison de leur départ massif pour rejoindre Hengist en Bretagne. Même si ces propos sont exagérés, nous savons que le Jutland fut habité ensuite par les Danois. Rien n’a démontré que l’occupation par les Danois de cette région ait été violente, il est vraisemblable qu’ils occupèrent les territoires laissés vacants par le départ des Jutes, par ailleurs très proches des Danois.

Les « Saxons » qui suivirent Hengist étaient équipés d’un bouclier rond fabriqué en plaques de bois, recouvert de peau de vache. Son arme principale était une lance légère, très utile pour être lancée avant une mêlée, proche en cela de la « lancea » romaine. Par ailleurs des « angons » – lance lourde de jet – et les francisca – haches de jet – ont été retrouvées dans des tombes saxonnes de cette époque. Ces armes étaient très utilisées par les Francs, ce qui laisse penser que les premières bandes de guerre saxonnes comportaient des éléments de ce peuple et une influence croisée des armes et techniques de guerre au sein d’une force somme toute hétérogène.

L’arme de corps à corps d’un guerrier saxon était sa « seax ». Une grande lame à un seul tranchant, également utilisée pour chasser ou pêcher, idéale quand les boucliers des armées adverses se touchaient finalement. Ce couteau était également parfait pour achever les ennemis blessés sur le champ de bataille !

Seax : l’arme de combat rapproché saxon

Les seigneurs de guerre et les guerriers mieux équipés portaient également une épée droite, l’arme favorite des aristocrates germains. Ces armes avaient un grand prestige dans les sociétés germano-scandinaves. Transmises de génération en génération, ces armes représentaient l’honneur de la famille ou du clan. Les grands hommes portaient de grandes épées, lesquelles avaient un nom propre. On les croyait également pourvues de propriétés mythiques et magiques. « Sigurd le chasseur de dragons » portait « Gram » – « colère » – et Beowulf l’épée « Hrunting » – « rugissement ». Plus tard, les épées vikings portaient des noms tels que « mordeur de jambes », « fendeur de crânes » ou « casseur de paix ».

Les plus pauvres des guerriers pouvaient porter une « scramsax », une version plus longue du « seax ».

La côte de maille – appelée « byrnies » – était également un objet de grand prestige et étaient limitées aux seigneurs de guerre les plus riches. Après une bataille victorieuse contre les Romains ou les Romano-Bretons, les côtes de mailles pouvaient être récupérées. Mais celles-ci étaient cependant rares y compris chez les Bretons, en usage uniquement chez les officiers ou les unités de cavalerie.

Les armes et armures des Saxons étaient souvent très décorées, couvertes de peintures au style élaboré, souvent plaquées d’argent. Les boucliers étaient peints de couleurs vives et un manteau de laine teinte s’ajoutait à la panoplie du chef de guerre. Le chef saxon en tenue complète avait assurément une allure splendide.

Un seigneur de guerre saxon

À la bataille, les Saxons combattent comme fantassins. Même si les chevaux étaient utilisés comme éléments du train, ou plus tard par les chefs pour rejoindre les champs de bataille, les Anglo-saxons étaient d’abord et avant tout un peuple de guerriers à pied, affrontant l’ennemi en combat rapproché. Ironiquement, les Saxons bien que n’étant pas un peuple de cavaliers révéraient les chevaux. Hengist signifie d’ailleurs « Étalon », tandis que que « Horsa » signifie cheval.

Comme chez tous les guerriers germaniques, deux formations étaient utilisées durant la bataille : le « shieldburg » ou plus habituellement, le « svifylking ».

La première était une formation rectangulaire dans laquelle les boucliers de la première ligne de front se couvrent les uns les autres, les hommes des rangs postérieurs remplaçant progressivement ceux du premier tombant au gré du combat. Bien que conçue comme tactique de défense, elle pouvait être utilisée pour l’attaque également.

La « tête de sanglier » était la formation d’attaque favorite de tous les guerriers germaniques et formait un triangle. La légende assure qu’elle fut enseignée aux hommes par Wotan/Odin lui-même. Les universitaires contemporains suggèrent que cette formation était plus une colonne privilégiant ainsi la profondeur, plus d’une réelle ligne.

Saxons contre Britto-Romains

Dans les deux formations, le roi ou le chef de guerre se tenait dans la première ligne, au centre. Ses guerriers les mieux équipés et les plus éminents le protégeant. Les guerriers de moindre rang se trouvaient derrière eux.

Avant que la bataille ne commence, les deux camps se défiaient de loin, généralement par des cris. De temps  à autre, des champions pouvaient sortir des rangs pour s’affronter en duel. Ce genre de comportements était encouragé dans les société germaniques. Un guerrier gagnait du prestige dans de tels combats, devant ses chefs et compatriotes, surtout lorsque le champion ennemi était connu et redouté.

Une fois que le signal du début de la bataille était donné, le « shieldburg » ou la « tête de sanglier » avançait rapidement vers l’adversaire.  Quand la distance avec l’ennemi était arrivée à une dizaine de mètres, les fantassins armés de lances ou de haches les lançaient. Puis avant que l’ennemi n’ait eu le temps de se remettre de ce tir, les Saxons chargeaient furieusement.

Le but de la « tête de sanglier » était de pénétrer puis de disloquer les lignes ennemies afin d’atteindre le chef et de disperser l’unité.  Les unités tendaient à se désintégrer par l’arrière, les hommes moins solides et combattifs de l’arrière ayant tendance à fuir plus aisément. Une fois que les unités saxonnes s’étaient profondément enfoncés dans les rangs adverses, la ligne était brisée et la panique ne tardait pas à suivre.

La lutte qui s’annonçait entre Bretons et Saxons allaient mettre aux prises des milices supérieures sur le plan numériques, mais moins expérimentées, et des unités plus modestes de guerriers professionnels. Les Bretons ayant un avantage très net : la cavalerie. Mais dans les batailles à venir, la cavalerie légère ne parviendra pas par le harcèlement à venir à bout des unités saxonnes utilisant la tactique du « shieldburg », dite du « mur de bouclier ». Seule la cavalerie de la Bretagne du nord fut capable de repousser violemment les Saxons : les lanciers lourds de type sarmate, descendants ou imitateurs des guerriers des steppes stationnés en Bretagne par Hadrien presque deux siècles et demi plus tôt.

À suivre : chapitre 5 « La Terreur saxonne et la contre-offensive bretonne »

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