Yann-Bêr Kalloc’h, le guetteur d’Occident(s)
Posted by La Rédaction on 17th avril 2017
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A la mémoire de l’abbé Youenn Troal (1925-2016)

Ich gehe durch dies Volk und lasse manches Wort fallen : aber sie wissen weder zu nehmen noch zu behalten. (Also Sprach Zarathustra, Friedrich Nietzsche, p.189, Verlag, 1964)

Mont a yan e-touez ar bobl-se o prezegiñ komzoù ha komzoù dezhi : siwazh n’eo ket evit degemer na derc’hel.

Je passe au milieu de ce peuple et je laisse tomber maintes paroles : mais ils ne savent ni prendre ni retenir. (Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche)

Groix comme Ithaque

Il était né en Kerclavezig, à l’île de Groix, le 21 juillet de l’an 1888. Le lendemain on le porta sur les fonds baptismaux en l’église paroissiale. La hantise des limbes où végètent les enfants morts sans avoir reçu le premier sacrement commande l’urgence du baptême. Il se nommera Jean-Pierre-Hyacinthe Calloc’h en chrétienté. Il sera Yann-Bêr pour les paroissiens de Groix. Il deviendra Bleimor en poésie. Bleimor, le Loup de mer, non pas celui du roman de son contemporain américain Jack London, mais celui-là doux de cœur, pudique d’âme et ferme de caractère qui s’en va loin des côtes groisillone pêcher le thon sur de robustes dundee durant les saisons d’été de sa jeunesse La mer est cette fascinante jument bleue qui emporte les hommes des côtes d’Armorique vers leurs destinées aventureuses et souvent tragique. Elle enlève le père de Yann-Bêr alors que ce dernier est élève au petit séminaire de Sainte-Anne d’Auray. Bientôt le mélange d’horreur et d’attirance qu’il éprouve pour le Grand Océan lui inspirera le poème romantique « L’Orphelin de la côte » :

[…] Sans but, j’erre la nuit, seul, sur la morne dune, Pensant aux pauvres miens qui dorment sans tombeaux. Mer ! Tu m’as pris le cœur, lambeaux après lambeaux ! Et lorsque je devrais te jeter l’anathème, Mer gueuse, mer traîtresse ! … Oui malgré moi, je t’aime,[…] Au bruit des flots fougueux, rythma mes premiers chants. Elle m’a fait grand mal, souvent dans mon délire ; Malgré tout, je ne puis maintenant la maudire, Je ne puis abhorrer ce que jadis j’aimais. Mon cœur quoique brisé ne maudira jamais.

Il voulait être marin et affronter l’élément redouté. Il sera prêtre, barde, guetteur du soleil d’Occident dans la nuit du nihilisme européen. Amor fati disaient les vieux stoïciens. Amour du destin, à être embrassé fusse par le baiser qui offre une mort précoce et fixe à jamais l’image pure et insoutenable de la beauté dans le fracas du XX ème siècle qui commence par la déflagration d’août 1914.

Nag en nandeg-kant peuarzekvet blé goude Ganedigeh er Hrist er hreu ; El penn er Peur en un taol doh fenestr er bediz, diroll geté er horolleu ; El en tér gonz ar er vangoer, é amzér koen-meur Balthazar. El ul loèr à ganv hag a lorh, dallet pep héol d’hé splannder goùeu ; A-us de zremùueleu didalùé er Gatel Europ : Drem-goèd er Brezel.

Prêtre parmi une nation de prêtres. La vocation est plus humble qu’elle n’y paraît. Initié aux humanités par l’abbé Leroux, vicaire de l’île de Groix, il part pour le continent en octobre 1900. Pour l’insulaire ce continent c’est l’enfermement dans les terres closes qu’aucun horizon infini ne vient ouvrir vers le rêve de conquêtes.

A Keranna, la Sainte

Il arrive au Petit-Séminaire de Sainte-Anne d’Auray en octobre 1900. Sainte-Anne est le centre spirituel de la Très Catholique Bretagne. Elle se trouve en plein pays chouan où résonnent encore les noms de Cadoudal, Guillemot, comme des talismans contre les idées nouvelles : athéisme, laïcité, matérialisme. A quelques lieux de là vécut Pierre de Keriolet, gentilhomme brigand, parjure et criminel, revenu dans le giron de l’Eglise après avoir traversé toutes les antres du mal. A quelques bas de la basilique se trouve la maisonnette qu’habitait Yvon Nikolazig, le paysan mystique à qui apparut Sainte Anne.

Les épisodes glorieux de la chouannerie enchantent l’imaginaire du séminariste.

Deit e en èr , Breihis, taulamb er iaù Ar zaù Get Roué Begnen, pe Kadoudal Beh e gasamb de doul er Gal, Er re glas e deh kuit skoutet Pe gleuant kan er Chouanted, Ten, ten, ten, Kanon ha fuzulein Torr é ben

La trace des derniers héros d’Armorique est partout. Le Champ des martyrs, dans la vallée du Loc, fait ressurgir le plus sanglant épisode de la lutte contre les bleus. Quelques deux cents émigrés faits prisonniers à Quiberon, y furent fusillés, contre la promesse de vie sauve faite par le général républicain Lazare Hoche.

Hoche, je te maudis, massacreur de mes pères, Tu fus illustre ailleurs ; mais tes luttes prospères, Tes glorieux combats, N’effaceront jamais la tâche légitime, Le stigmate écrasant de cet horrible crime Commis par tes soldats.

Non loin de la ville d’Auray, le jeune Jean Pierre peut visiter le mausolée du grand chef chouan Georges Cadoudal, que les gens du pays se plaisent à appeler familièrement Georges. En Pluneret est enterré Monseigneur de Ségur et sa mère la comtesse, filleul de Paul 1er qui fut tsar de Russie. Des lieux saturés d’histoire où se croisent les traces de l’indéchiffrable origine, les monuments mégalithiques de Carnac, et celles d’une conclusion de la sanglante épopée de la guerre de succession de Bretagne, la bataille d’Auray au cours de laquelle périt Charles de Blois, du parti français, le 29 septembre 1324. Le pays est nimbé d’histoire et paradoxalement hors du temps. Les grands messes à la basilique, les processions, les longues heures d’études, les jeux de balle et de soule rythment l’existence du solide gaillard aux yeux clairs. Jean-Pierre apparaît sur une photo de classe de l’année scolaire 1904-1905, il est alors en classe de philosophie, les épaules sont larges, la tête est droite et les yeux océan quêtent un horizon indéfinissable, peut être l’envers d’un décor déjà en ruines. Qui le saura jamais ?

A Sainte-Anne il découvre la poésie de Chateaubriand, Lamartine, d’Hugo, de Vigny, de Musset, . Ces lectures avivent et déploient sa sensibilité romantique déjà nourrit d’expériences vécues sur l’ïle : l’attrait du large, les légendes chuchotées en langue bretonne lors des veillées qui évoquent l’Ankoù, les Korrigans, le spectre du seigneur de Kergatouarn qui poursuit les noctambules, le cheval sans tête du pont de Kerlivio. C’est aussi au Petit Séminaire qu’il se forge une culture bretonne, il se plonge avec délice dans la poésie d’Auguste Brizeux. Il dévore La Bretagne ancienne et moderne de l’historien Pître-Chevalier, lequel, fortement influencé par Chateaubriand offre de l’Armorique une image idéale ou plutôt idéelle, révélant sa beauté primordiale dans le chant des bardes et le culte des saints-héros venus de l’Autre Rive. La première page de l’ouvrage donne le ton : Les peuples chantent avant d’écrire, et leurs premiers annalistes sont des poètes ; c’est pourquoi tant de fables se mêlent à toutes les origines nationales. (…) (l)’histoire doit se borner à rappeler ces fables, dont quelques-unes sont des allégories de la vérité.

Yann-Bër veut comprendre l’Histoire de Bretagne sur laquelle pèse une omerta dans les milieux enseignants y compris dans les établissements catholiques. Ainsi il veut se comprendre lui qui se sait breton total en chair et en esprit, il entend remonter le cours sa propre généalogie par l’action méditative de tous les instants qu’est la fidélité vécue à la race.

Barde et prêtre, chouan toujours !

Durant ses études à Sainte-Anne-d’Auray Jean-Pierre tient un petit carnet où il note ses premiers essais poétique. Il s’invente un pseudonyme bardique : Penmen (Tête de Pierre). Le manuscrit porte en en tête « Poésie de Bretagne/Sonioù Breiz-Izel. Pro Deo, pro Brittania, pro Rege / Mon Dieu, Ma Bretagne et mon Roy. ». Le jeune groisillon inscrit dans les lettres bretonnes une chouannerie poétique où le prêtre et le soldat rebelle se tiennent côte à côte et prient et se battent au nom de la Foi et de la Patrie bretonne.

La barque est fragile, et la mer est en rage ; Mais les matelots sont rudes et forts, Contre la fureur de l’affreux orage, Ils luttent sans perdre un instant courage, Mais ils vont sombrer, malgré leurs efforts ; La barque est fragile et la mer est en rage, O chrétiens, priez, priez pour les morts!

L’aède de Groix a 14 ans. Ce poème traduit le pessimisme infini ,la mélancolie paroxystique qui le saisit à l’approche des combats mortels auxquels il ne pourras pas se défiler : la défense de la Foi et celle de la Bretagne .

Cette mélancolie qui le signale racialement bien plus que psychiquement, exacerbe sa sensibilité jusqu’aux souffrances de la chair et de l’âme, lui faisant découvrir les finalités des douleurs terrestres: celui du passage vers la félicité, royaume des ombres de la réalité céleste. tristesse du Celte et douleur christique en lui se mêlent, se répondent , trouvent leurs unions dans un chant qui plus haut que le poète qui l’exprime est d’essence divine car il est le Dit d’une race bénit par Dieu. Barde et Prêtre… En 1904 il compose une pièce poétique sous la forme d’un dialogue entre ces deux figures essentielles de la spiritualité bretonne.

Le Barde

(…) (L)e doute est entré dans mon âme meurtrie ; J’ai cherché le bonheur, il m’a fui ; puis lassé, Alors, j’ai renié mes ancêtres, Dieu, patrie ; Aux quatre vents du ciel, j’ai jeté mon passé !

Parfois je fus en proie à des remords terribles, Et mon dégoût du monde était grand et sans fin, Et j’ai gâché ma vie en débauches horribles, Mais de mon cœur vidé rien n’apaisait ma fin.

(…) Et si tu ne sais pas, toi, mon refuge ultime, Rendre quelque lumière à mon horizon noir, De l’existence, alors, lassé d’être victime, Je finirai ma vie avec mon désespoir.

Le Prêtre

(…) (V)iens toi, que je t’enseigne Ce bonheur que tu cherchais, En ton pauvre cœur qui saigne Que Dieu, comme jadis, règne, Et tu goûtera la pais, La paix pure et sans mélange,

De l’homme approchant de l’ange, Quand il adore son Dieu ; Viens, repens-toi de tes crimes, Arrache-toi de tes crimes, Arrache-toi des abîmes, Au monde ingrat, dis adieu !

Que sont les œuvres du poète si elles ne sont pas justifiées par la grâce divine, si le prêtre ne lui apporte pas sa caution. La mélancolie doit être sublimée par une joie christique qui assume le monde sans en être dupe. En l’année 1905, année décisive où doit être confirmée sa vocation, Yann-Bêr nourrit le projet d’être missionnaire, en quelques manières prophète en des contrées exotiques de l’Empire colonial français. « Ces chers sauvages, j’y pense de plus en plus. » écrit t-il le 9 avril 1905 à l’abbé Corignet. En juillet de la même année le jeune barde est bachelier ès lettres. Sa jeunesse se termine. Il se prépare à entrer au Grand-Séminaire de Vannes. En cette année 1905, la Séparation de l’Eglise et de l’Etat laïcise totalement le pouvoir en France. Après les lois des années 1880 sur l’enseignement obligatoire, la circulaire contre l’emploi du breton dans l’enseignement du catéchisme en 1902, la République française s’érige en ennemie des traditions catholiques, et partant de la Bretagne en tant qu’essentiellement terre des prêtres et du « Génie du christianisme ». La politique entre dans la vie du séminariste sans qu’il l’ait voulu, sans qu’il en mesure encore les conséquences sur ses engagements d’homme. C’est le temps des nouveaux affrontements entre les catholiques et le pouvoir républicain, l’Etat ordonne l’Inventaire des richesses des églises.Yann-Bêr est frappé de la résistance virile aux agents du gouvernement qu’oppose trente hommes enfermés dans l’église Saint-Paterne. Lui même se frottera à un gendarme lors de l’inventaire du Grand-Séminaire. Dès le lendemain il décrit l’émotion qui le saisit face aux sacrilèges perpétrés par l’Etat athée.

C’est fait. Ils ont souillé ton seuil de leur présence ; Le képi sur la tête, et le fusil au poing. Ils ont vaincu, puis insulté notre impuissance : Le ciel était trop haut et les Chouans sont loin !

Les attaques de la République laïque contre les catholiques prennent l’allure d’une persécution en ces années 1900 et au début de l’année 1907, les jeunes séminaristes sont expulsés des locaux du Grand-Séminaire de Vannes. Ils trouvent refuge dans l’ancienne abbaye de Kergonan, en Plouharnel-Carnac. La chambre de Jean-Pierre donne sur l’ïle de Groix, lointaine et familière, « petite patrie aimée », son Ithaque. Sur son manuel de grec Jean-Pierre a écrit « A bas la République, Vive le Roi »… (à suivre)

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