« Autre exemple de l’opposition entre valeur d’usage et valeur d’échange, concernant les sources de la crise écologique. Celle-ci est due au fait qu’on produit énormément de choses pour lesquelles il n’y a aucun besoin social, celui-ci étant créé après coup par la publicité. Le mouvement écologique, n’a pas une conscience très claire de la nature de ce productivisme, cette tendance folle à toujours produire, la considérant comme une sorte de pulsion anthropologique à avoir toujours plus d’objets de consommation à sa disposition. On accuse les pays comme les Etats-Unis mais, pour moi, la véritable raison est autre. Dans la production marchande, chaque objet ne vaut que par la quantité de travail qu’il contient. Or, le régime de concurrence – fait absolument central dans la production capitaliste – confère au travailleur qui travaille sur une machine le pouvoir de fournir plus de plus-value à son employeur. Chaque capitaliste a intérêt à investir le plus possible dans les machines, ce que Marx appelle le capital fixe, pour avoir le moins possible de travailleurs et obtenir le plus de profit. Malheureusement pour le capitaliste, dans un régime de concurrence cet avantage ne dure pas longtemps, car les acteurs qui le peuvent achètent les mêmes machines, et leur gain s’annule, jusqu’à l’invention technologique suivante.

D’après la théorie marxienne, il n’y a que le travail vivant, ce que Marx appelle le capital variable, qui crée de la plus-value. En vérité, les machines, la technologie contiennent de la valeur, mais ne produisent pas de valeur nouvelle. Elles ne font que transmettre leur valeur aux produits. Ce point est assez évident. La seule source de plus-value, c’est l’ouvrier qui travaille plus que ce qui est nécessaire pour reconstituer son salaire. Mais la course à la technologie, inévitable à cause de la concurrence, a comme effet de diminuer toujours plus la quantité de travail vivant et de plus-value dans la marchandise. Évidemment, le tailleur artisanal a besoin d’une heure de travail réel. Une fois qu’on a mécanisé la production textile, si on fait dix chemises en une heure, même si on retire la valeur de la machine, chaque chemise représente 6 minutes de travail – c’est une des raisons du prix modique des produits industriels.

Le problème est donc celui de la diminution de la valeur de chaque produit ainsi que de la plus-value, du profit pour chaque capitaliste, ce que Marx appelle la baisse tendancielle du taux de profit. Parmi les contre-stratégies possibles des capitalistes il y a l’augmentation de la production, un fait avéré historiquement. Lorsqu’une chemise ne contient plus que 6 minutes de travail au lieu d’une heure, et étant donnée la concurrence (qui annule le pouvoir initial de pouvoir vendre au-dessous du prix du marché), il faut vendre six chemises là où il ne fallait en vendre qu’une. Si bien que toute l’histoire du capitalisme est l’histoire d’une augmentation continuelle de la production matérielle, en terme de valeur d’usage, pour plus ou moins produire la même masse de valeur. La même masse de valeur, définie en terme de travail humain vivant, a besoin de se représenter dans une quantité toujours plus grande de marchandises. Une des raisons principales de la crise écologique provient de cet impératif de produire toujours plus (On voit bien ici que le capitalisme n’est pas seulement un système abstrait de valeur, qui marche dans le vide). Il y a cependant une opposition continuelle entre l’abstrait et le concret, parce que la logique de la valeur est abstraite et illimitée. La marchandise doit toujours avoir une valeur d’usage, elle doit toujours prendre corps dans quelque chose de matériel, ou un service qui a toujours quelque chose de matériel, et donc cette logique abstraite est quand même amenée à consommer tout le côté matériel concret du monde, qui n’est pas illimité, à la différence de la logique de la valeur. »

Anselm Jappe.

Extraits d’une discussion à la Maison des sciences économiques, Paris 13ème, en 2004.

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