Le mouvement des « Bonnets Rouges », sans relais politique, demeure fragile (Boris Le Lay)

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BREIZATAO – KOMZOU DIEUB (31/10/2013) C’est à n’en pas douter un point d’inflexion que nous vivons aujourd’hui. Il est en effet inédit que les classes sociales bretonnes s’unissent, sous la bannière bretonne, pour mener une lutte qui s’apparente, ni plus ni moins, qu’à une alliance entre bourgeoisie et prolétariat pour le Bien Commun du pays. De la « région » comme certains le disent. On n’est cependant pas à la veille de voir, en France, un tel « sentiment régional » s’emparer de la Bourgogne ou de la région Centre au point de fédérer patrons et salariés. Et pour cause : il ne s’agit pas de « régionalisme » mais bien de patriotisme breton, plus ou moins conscient, plus ou moins bien formulé. Cette réalité nationale embryonnaire ne peut qu’échapper aux Français pour qui la « nation » n’est qu’un contrat entre individus indifférenciés. Pour les Bretons, leur nation, c’est leur communauté, leur famille. Ce nationalisme ethnique tant redouté par l’Unéindivisible » et ses ligues socialo-marxistes.

Cette évolution dénote très clairement l’effondrement accéléré des clivages dépassés de « droite » et de « gauche » hérités de la révolution française. D’ailleurs, nous pensons que la manifestation de samedi va être inédite de par sa nature et va lancer le « début de la fin » de cette révolution française, deux décennies après la chute de son avatar qu’était le communisme.

Ce populisme breton, amalgamant ouvriers et entrepreneurs sous bannière bretonne, signifie en somme la fin de la guerre civile idéologique telle qu’héritée depuis le siècle des Lumières, siècle français s’il en est, et siècle de tous les drames pour notre pays. Ce populisme breton est à la fois une sorte de « révolte des Bonnets Rouges » et de chouannerie moderne, dans un contexte, évidemment, très différent.

Cependant ce mouvement populiste et populaire, qui de par sa nature nationale attire toutes les sensibilités du pays – de l’extrême droite à l’extrême gauche – demeure fragile. Fragile car il est indéniable que les intérêts des différentes catégories sociales ne s’abolissent pas. Mais, l’idée de réfléchir ensemble et de lutter ensemble signifie déjà la fin, officielle, du poison de la « lutte des classes ».

Capital et Travail sont complémentaires et cette vérité d’évidence fait son chemin et va à Kemper prendre corps. En cela les Bretons sont bien plus proches des Allemands, qui soutiennent le principe de collaboration de classes, que des Français, éternels marxistes apologètes de la guerre civile.

C’est du jamais vu dans l’Hexagone et ce n’est pas un détail, et ce n’est pas sans conséquence. Car il s’agit là d’un tournant historique qui démontre la fin du triomphe des idées de gauche (progressisme, marxisme, mythe révolutionnaire français) au profit d’un populisme conservateur fondé sur l’unité ethno-nationale. On comprend dès lors que les organisations vivant de ces tensions en les excitant soient particulièrement dépitées et affaiblies, à commencer par le PSF, les Verts, les trotskystes et le PCF et autres anarcho-nihilistes.

Les syndicats français officiels ne représentent plus que 5% des salariés du secteur non public. Leur réaction de sabotage, incarnée par une piteuse et dérisoire contre-manifestation à Karaez, vient illustrer de la plus parfaite des façons non seulement leur isolement mais plus encore : leur nature d’agent du colonialisme français et de tapin pro-socialiste. Il s’agit aussi, sur le plan idéologique, de tenter de contenir cette fin inéluctable des mythes de l’idéologie moderne qu’est le progressisme, dans toutes ses déclinaisons.

L’Eglise Catholique ne s’y est pas trompée qui a appelé, ni plus ni moins, qu’à soutenir le mouvement des Bonnets Rouges. Il ne fallait pas moins que de l’eau bénite pour accompagner ce formidable mouvement contre-révolutionnaire, national breton, interclassiste.

Pour ne pas se désagréger, le mouvement doit entretenir une ligne nette de confrontation en désignant l’ennemi : l’Etat Français. C’est à cette condition que la dynamique se maintiendra et qu’une perspective donnera l’envie aux membres de ce mouvement de poursuivre. L’autonomie de notre pays est bien évidemment la seule perspective susceptible d’apporter un changement réel et durable.

Hélas, pour cela, il faut à un tel mouvement une force politique. Et là, il est actuellement évident qu’elle n’existe pas. L’autonomisme actuel est divisé en pas moins de quatre organisations : le Parti Breton, l’UDB, le Mouvement Bretagne et Progrès et Breizh Europa. Ces quatre là ont grosso modo sur le papier le même projet : une Bretagne autonome de coloration égalitariste. La logique aurait voulu qu’ils fusionnent ou se coalisent.

Mais l’on comprend bien que l’UDB n’est plus depuis longtemps un parti breton. Ses alliances et le carriérisme de ses quelques élus, en plus de son gauchisme enfantin, ont achevé de ruiner son avenir et sa crédibilité. D’ailleurs, c’est à contre coeur et sous la pression populaire que cette organisation devenue groupusculaire s’est résignée à apporter son soutien… contre une écotaxe qu’elle soutenait par ailleurs ! C’est le bal des Tartuffe. Mais ça ne trompe plus personne, d’autant que l’offre est désormais bien plus large.

Le Parti Breton existe mais ne rassemble guère d’adhérents. S’il a tenté une alliance avec Christian Troadec, ce dernier s’est comporté de façon odieuse lors des dernières élections régionales, ramenant ce qui se voulait une coalition en une secte qu’il présentait comme toute dévouée à sa personne, n’omettant jamais d’agiter le mot « progrès » comme une sorte de mantra obscur dont les moins de 50 ans ignorent jusqu’au sens.

L’amertume a été grande au Parti Breton qui a compris la nature du personnage : opportuniste, mégalomane et versatile. Car Troadec a courtisé le candidat François Hollande en espérant décrocher l’investiture pour la députation. C’était péché par naïveté que de croire que le Parti Socialiste Français, les loges et l’Etat capituleraient de la sorte !

Le MBP de Troadec souffre précisément de son chef : c’est uniquement le mouvement du maire de Karaez. Or Karaez n’est pas BREIZH. Et en dehors de sa zone d’influence carhaisienne, Christian Troadec est isolé dans un océan socialo-communiste qui le hait et veut sa perte. Les Bretons ne le connaissent tout simplement pas. Son action actuelle, intelligente sur le plan politique, lui donne à n’en pas douter une dimension plus cornouaillaise. Mais il ne dépasse pas la zone finistérienne, ce qui compromet tout succès futur aux élections régionales. Troadec, seul, ne peut faire la différence sur son seul nom. C’est ce qu’avait signifié les résultats de la liste régionale menée de concert avec le Parti Breton : des scores intéressants mais limités au Finistère et anecdotiques à l’Est.

Breizh Europa est une sorte de MBP à la sauce rennaise, chapeauté par Caroline Ollivro, dissidente du Parti Breton et du Modem, qui veut se faire une place dans la capitale administrative bretonne. Ne disposant d’aucun relais dans le pays réel, son public est celui des bobos urbains de Roazhon, plus quelques personnes ici ou là du même profil sociologique. Rien qui puisse réellement faire la différence, surtout lorsqu’on légitime son départ du PB en arguant vouloir défendre « la légalisation du cannabis » et « l’adoption d’enfants par des homosexuels ». Préoccupations fort éloignées de celles des pécheurs ou paysans bretons, comme des ouvriers.

Bref, ce régionalisme de gauche est prisonnier de sa sociologie très francophile, d’un système électoral français qui aiguise les appétits sans offrir pour le Peuple Breton de réelles perspectives. En somme, en l’état, c’est une impasse à tous les niveaux.

Imaginer un rapprochement entre le MBP, Breizh Europa et le Parti Breton, surtout pour les élections régionales, n’est pas absolument à exclure mais le résultat sera décevant car il n’inclut pas les forces vives du pays réel. A contrario du mouvement des Bonnets Rouges qui repose sur une volonté de la part de la société civile bretonne, des entrepreneurs, des artisans, des paysans ou pécheurs, de se libérer du carcan fiscal et politico-administratif français.

Non, le bobo gauchisme ne peut pas coaliser cette masse prolétarienne conservatrice et c’est précisément en gommant sa dimension de gauche, en accentuant l’idée du rassemblement que le maire de Karaez a lancé une dynamique favorable.

Mais nous savons aussi, grâce à ce mouvement, que les partis français, de droite et de gauche, ne sont plus représentatifs du pays réel et ne rassemblent plus que le pays légal, c’est à dire les institutions françaises en territoire breton. Une Malgorn valant bien un Le Drian.

La réponse politique à formuler pour arracher un statut autonome pour le Peuple Breton est une question complexe mais doit être le plus unitaire possible. Hélas, Christian Troadec, de par sa psychologie, son passé et son ancrage local ne peut pas s’extraire de ses logiques partisanes et ne peut être qu’un agitateur, efficace, mais trop limité.

Il faut bel et bien un grand mouvement populaire breton, d’émancipation, enfin libéré des raisonnements « droite-gauche » que personne ne comprend plus, sauf bien sûr les politiciens qui en vivent, d’élections en élections. C’est le plus grand défi à relever, sauf à accepter de voir les Bonnets Rouges une nouvelle fois vaincus. Mais force est de constater que cela ne pourra venir que de la base, en dehors des organes de représentation officiels actuels.

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