Kaledvoulc’h (Excalibur) : l’épée du Dieu Roi

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BREIZATAO – BREIZH (05/10/2015) Kaledvoulc’h est le nom breton de l’épée de notre Roi Arthur, en grand breton, « Caledfwlch ». La racine « caled – » (kalet) renvoie à « bataille » et « dur ». Dur se dit aussi « dir » en gallois, en breton « dir ». Chez nous « dir » a pris le sens « d’acier » par analogie à la dureté de ce métal.

En vieil irlandais, on retrouve « Caladbrog », le nom de l’épée d’un des trois dieux majeurs du panthéon celtique, Nùada, le Dieu souverain. « Caladbrog » signifie « foudre dure », ce qui nous renvoie peut être aussi au Dagda, le bon frappeur doté de la foudre (équivalent breton « Taran » et gaulois « Taranis »). C’est une épée de lumière appartenant au dieu souverain, mais ce dernier ne combat pas personnellement. C’est le rôle d’Ogme (Ogmios). Rappelons que Nuada est le dieu du Ciel diurne déclinant, auquel succède Lug à la tête de l’Irlande.

Comme nous l’avons déjà souligné, la matière mythologique bretonne a été transmise par les moines dans l’écriture du cycle arthurien. On ignore si cela a été fait dans le but de sauver la matière païenne ou au contraire de la détruire. Il semble assez vraisemblable qu’il s’agisse de la première option conciliée avec le désir de la rendre compatible avec les enseignements de l’Église. Ce n’est qu’au XXème siècle que l’on a pu commencer à comprendre les sources du cycle arthurien et son sens véritable, notamment par les efforts croisés de l’archéologie, de la philologie, de l’histoire comparative et la percée de Georges Dumézil.

Kaledvoulc’h est délivrée à Pendragon par la dame du Lac. Ce détail n’en est pas un pour l’initié : l’eau est le moyen par lequel on accède à l’Autre Monde, celui où vivent les dieux. Aussi la nature divine de l’arme ne fait aucun doute. La Dame du Lac est en réalité l’avatar de la déesse mère « Danu » chez les Irlandais, « Dôn » chez les Gallois et que l’on retrouve sous quantité de noms différents attribués à des cours d’eau sur lesquels elle règne. Le Danube ainsi vient de « Donau », le fleuve du « Don » en Russie. On la retrouve aussi en tant qu’Avon au Pays de Galles et « Aven » chez nous, dérivé d’Abnoba, aspect chasseur de cette déesse équivalent à Diane.

La matière irlandaise nous apprend que quatre objets divins accompagnent les dieux majeurs :

Tout d’abord la lance de Lug. Elle provient de l’île de Gorias, au sud, et règne sur ce point cardinal. Son élément est le feu. On le retrouve dans le cycle arthurien par la Sainte Lance, celle de Longinus, le légionnaire romain qui perça le flanc du Christ.

Ensuite vient la pierre du destin, originaire de l’île de Falias au Nord. Elle connaît les cœurs des hommes. Elle règne sur l’élément Terre.

Le chaudron du Dagda, provenant de l’île de Murias à l’Ouest. Il règne sur l’élément Eau et offre l’immortalité aux guerriers qui y sont plongés. Il ne peut jamais se vider et renvoie donc à l’éternité. On le retrouve sous la forme du Graal dans le cycle arthurien, c’est la coupe ayant recueilli le sang du Christ apporté par Joseph D’Arimathie sur l’île de Bretagne. Il est la quête d’Arthur. Arthur cherche à conquérir l’ultime fonction en conquérant le Graal / Chaudron du Dagda.

Enfin vient l’épée elle même, provenant de l’île de Findias à l’est, régnant sur l’élément Air. Elle est la propriété de Nuada, Nudd chez les Gallois.

Kaledvoulc’h (Excalibur) est l’instrument de la souveraineté, de l’équilibre, l’épée qui tranche pour donner la justice, fonction première du roi. Élément phallique, on la retrouve plantée dans la roche, la terre. On se reportera à notre étude sur la souveraineté à partir du cas de Saint Cadoc et de ses parents, Saint Gwynllyw et Sainte Gwladys, pour comprendre le rapport entre la souveraineté et la terre.

Cadoc est présent dans le cycle arthurien, il est le fils du roi Gwynllyw, en fait avatar de Nuada le dieu roi, et combat Arthur. La racine Cad- tend à nous faire croire qu’il est lié à l’aspect guerrier, donc à Ogme, pendant sombre de Nuada. D’où peut être la raison de sa présentation comme « fils » de Gwynllyw. Nous aurions alors le couple habituel Ogme / Nuada, Roi guerrier et Roi souverain. Gwladys étant la « terre », principe féminin, passif et horizontal dans lequel l’épée du roi, principe masculin, actif et vertical, s’insère pour ordonner.

Aussi on se souvient que Pendragon, le père d’Arzhur, a sauvé son attribut de souveraineté en le plaçant hors de portée de ses ennemis. Il s’agit d’un message de régénération solaire et saisonnier. Le roi pour se survivre à lui même s’engendra à nouveau. Aussi seul son fils peut s’emparer de l’épée. C’est une lecture à plusieurs niveau qui s’offre à nous :

– Une lecture individuelle : le Roi doit assurer sa puissance sexuelle et donc s’assurer de sa reproduction, symbolisée par son épée dont il demeure le maître

– Une lecture collective et politique : pas d’ordre sans souveraineté, pas de souveraineté sans force et justice, toute chose provenant du ciel (verticalité de l’épée).

– Une lecture cosmique : ici sont enseignées les lois de l’ordre cosmique sur les cycles naturels et surnaturels

– Une lecture sacrée : nous retrouvons là les successions des dieux à la tête de l’Irlande dans les Tuatha de Danann

Et bien sûr quantité d’autres.

Sachant cela on regardera ces extraits suivants d’Excalibur de John Borman avec un œil neuf. Le scénario est planté : « la Terre est divisée, une terre sans roi ». Uther Pendragon clame : « Il me faut une épée pour être roi ! ». Merlin, lui assure la victoire en lui accordant l’épée des dieux (il est le druide et l’avatar du dieu druide). La scène est sombre, de nuit avec des combat : c’est le règne d’Ogme. Ce règne nécessite l’équilibre de Nuada (le roi souverain) qui pour cela doit avoir son épée. Aussi Merlin insiste : « Tu vas l’avoir, mais pour guérir et non pour guerroyer ».

La scène suivante n’est pas montrée, mais Uther Pendragon accepte de transiger avec le Duc de Cornouaille, en échange il est reconnu roi. C’est le principe même du féodalisme : le suzerain détient la souveraineté en échange de la redistribution équitable. Notons que la scène se passe de jour (victoire de Nuada / Uther), en présence de Merlin (Avatar du Dagda, dieu druide) et face à Ogme (Duc de Cornouaille). L’équilibre est fait par l’arbitrage de Merlin. Une rivière les sépare, ce qui nous rappelle qu’Ogme est aussi psychopompe, qu’il règne sur le monde souterrain ou en tous cas, y accède. Cette division par l’eau symbolise celle entre le monde des vivants et de l’Autre Monde. La scène nous montre donc une harmonie retrouvée et le triomphe de la triade divine Dagda / Ogme / Nuada.

La grande différence entre le féodalisme médiéval et le celtisme (et l’indo-européanisme) étant que les Celtes étaient conscients de ce schéma et de sa nature divine, telle une loi étudiée et comprise. Le christianisme romain n’ayant, après la chute des Druides persécutés par la Rome païenne, pas pu ou voulu transmettre ce savoir, cette conscience sacrée de la répartition des pouvoirs. On doit cependant aux moines, certainement initiés, le sauvetage de cette matière au prix d’une christianisation des personnages rendant parfois le message difficilement interprétable (cf le cas de Saint Cadoc).

À la face de zénith du Celtisme, suit le crépuscule du Moyen Âge et la nuit de la modernité où le règne conjoint du guerrier et du prêtre, déjà inconscient de la dualité sacrée que leur couple forme, est aboli par celui des marchands.

En toute logique, la renaissance passe par la restauration celtique de l’ordre trifonctionnel. Aurore celtique donc avec les guerriers et les prêtres conscients de leur partenariat dans l’ordre social et sacré.

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