BREIZATAO – PENNADSTUR (05/02/2018) Les patriotes corses ont fait entendre leur voix ce week-end à la faveur d’une mobilisation réussie dans les rues d’Ajaccio. Le motif de l’inquiétude des élus nationalistes est connue : malgré une victoire écrasante lors des élections régionales de décembre dernier, Paris a opté pour l’indifférence.

Des revendications modérées

Les revendications de l’actuelle majorité nationaliste – composée des autonomistes dirigés par le Président de Corse Gilles Simeoni et les indépendantistes dirigés par le Président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni – sont connues et surprenamment modérées.

La première concerne la langue corse dont la survie passe, comme en Bretagne ou en Alsace, par l’institutionnalisation. C’est-à-dire une reconnaissance officielle et son intégration dans la vie publique. Cette demande élémentaire, reconnue dans tous les pays d’Europe lorsque des cas identiques existent, se heurte en France à l’idéologie profonde du système républicain français pour lequel la destruction des groupes culturels autochtones est une condition sine qua non de son hégémonie politique.

Une autre revendication parfaitement légitime concerne la résidence. La pression immobilière, qui exclut les jeunes Corses de l’accès à la propriété, pourrait être jugulée par un permis de résidence de 5 ans qui limiterait la spéculation foncière. Là encore, l’idéologie cosmopolite républicaine s’oppose, pour des raisons de purisme doctrinal, à toute évolution de cette nature.

Peu importe ce que demandent les Corses, un refus catégorie leur est opposé.

Fossilisation jacobine 

Le voyage officiel du président français, mardi, ne laisse place à aucun doute sur l’intention d’Emmanuel Macron : il aura lieu le jour de l’anniversaire de la mort du Préfet Erignac. Il s’agit donc de tenter de disqualifier moralement les nationalistes en les associant par principe à ce meurtre.

Ensuite, Jean-Pierre Chevènement fera partie de la délégation. Ce choix ne trompe pas et renforce le caractère idéologique de ce voyage comme du message envoyé.

Bientôt octogénaire, Chevènement est connu pour être un doctrinaire archaïque du cosmopolitisme républicain et un opposant déterminé à toute forme d’enracinement. Lors de l’élection du tandem Simeoni/Talamoni en décembre 2015, l’ancien ministre de l’Intérieur déclarait, suite à des heurts impliquant des Corses et des islamistes (source) :

« Il y a toujours eu un comportement très violemment hostile aux immigrés de la part des nationalistes corses, cela ne date pas d’aujourd’hui. »

Chevènement incarne jusqu’à l’outrance le caractère vagabond de l’idéologie jacobine pour laquelle la création d’un « homme nouveau » – le « citoyen français » – présuppose la destruction de toutes les communautés d’appartenance antérieures à 1789. Ce soviétisme avant l’heure fait partie intégrante de l’idéologie républicaine française et cette machine étatique à araser les différences culturelles est l’expression même de l’anti-nationalisme républicain.

Suite à la nouvelle victoire des nationalistes corses en décembre dernier avec plus de 50% des suffrages, Chevènement ne désarmait et considérait que le résultat n’avait aucune espèce de pertinence (source) :

Je ne suis nullement surpris par le résultat des élections en Corse. La montée du nationalisme corse est le résultat de démissions successives de tous les gouvernements de droite et de gauche depuis une quarantaine d’années. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui a créé l’université de Corte qui est devenue la matrice et le fief du nationalisme corse. La gauche a accordé à la Corse son premier statut et si ce n’avait été l’intervention du conseil constitutionnel, elle aurait reconnu la notion de «peuple corse».

La présence de Chevènement aux côtés de Macron signifie, sans l’ombre d’un doute, que les revendications pour lesquels ont été élus les nationalistes corses recevront une fin de non-recevoir.

Vote toujours, tu m’intéresses

L’attitude de Paris consiste à laisser les Corses voter pour ceux qu’ils veulent tout en ignorant ostensiblement le résultat. En d’autres termes, Paris a créé une situation politique où les élections deviennent parfaitement inutiles.

Paris pense ainsi pouvoir mettre la poussière sous le tapis indéfiniment. Las, les nationalistes corses n’ont pas été élus pour faire de la figuration et les problèmes dont ils parlent – langue, fiscalité, pression immobilière – affectent toute la société corse et appellent des réponses urgentes. Le message que pense envoyer Paris à la Corse sera interprété radicalement différemment par le peuple corse.

Le calcul politique de Paris risque de devenir le point de départ d’une crise majeure pour le gouvernement français : ce refus unilatéral du dialogue post-électoral n’est pas uniquement perçu comme une insulte par les nationalistes mais bel et bien par tous les Corses. Ces derniers ne vont pas manquer de réaliser que Paris a de fait aboli la démocratie sur l’île.

Le régime républicain pouvait prétendre que les nationalistes corses ne représentaient qu’eux-mêmes il y a 25 ans. Aujourd’hui, avec la majorité absolue des suffrages exprimés, le mandat politique des nationalistes corses est incontestable. En prétendant que rien ne se passe, le gouvernement français envoie un signal sans ambiguïté : en France, ce ne sont pas les urnes qui ont le dernier mot mais la violence.

Ce qu’ont confirmé en Bretagne le dossier de Notre-Dame des Landes ainsi que la révolte des Bonnets Rouges.

Ne sous-estimons donc pas la capacité de Paris à générer des crises politiques là où elles n’existent pas en premier lieu.

 

 

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