Samhain, temps clef du monde celtique et breton

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BREIZATAO – BREIZH (31/10/2018) Le 1er Novembre marque pour beaucoup la Toussaint, elle même précédant la « Fête des Trépassés ». Les racines de la fête des morts sont à rechercher au coeur même de la civilisation celtique. Samhain, fêtée le premier jour du « Miz Du », le mois noir breton (Novembre), est un moment important pour le monde celte puisqu’elle n’est rien moins que la nouvelle année celtique. Pendant une semaine, le cours du temps s’arrête et l’ordre cosmique du monde est reforgé.

Célébrée dans la nuit précédant le 1er novembre, cette fête était l’une des quatre plus importantes du monde celtique (les autres étant Imbolc, le 1er février, Beltaine, le 1er mai, et Lughnasa ou Lugnasad, au mois d’août). C’était un temps de  » grand danger et de vulnérabilité spirituelle  » (Anne Ross, Every day life of the pagan Celts, B.T. Batsford – G.P. Putnma, London – New York, 1970, p. 153) et l’occasion de rites importants à caractère divinatoire et magique, ayant pour but de  » conjurer  » le mauvais sort et de s’assurer le concours de l’Autre Monde.

En Irlande, c’est à Samhain que le Dagda (le dieu  » sage et droit  » qui porte aussi le nom d’Eochu Ollathir Ruadrofessa) s’unit à la déesse Morigu, reine des spectres et des enfers, laquelle, un an avant la bataille de Mag Tured, lui donna les indications pour détruire les Fomore. Le sacrifice des nouveaux-nés à l’idole Crom Ruach avait également lieu ce jour-là, sans doute pour apaiser les puissances du monde inférieur et contribuer à la fertilité.

Le Dagda

Au Pays de Galles, la coutume était de dresser des bûchers sur les collines et de les embraser ; de même, en Irlande, on allumait le premier feu à un endroit qui tirait son nom de Tlachtga, fille de Mog Ruith, et avec ce feu, on rallumait tous les foyers de l’île. Il est intéressant de noter que les feux de Samain s’allument la nuit venue et non au lever du jour, contrairement aux feux de Beltaine. La symbolique du feu y subit évidemment un glissement notable du fait de ce déplacement. On retrouve bien dans tous les cas la mise en voisinage symbolique des deux mondes : l’ombre et la lumière, la mort et la fertilité, le monde d’en bas (les  » enfers « ) et le monde d’en haut (les  » vivants « ).

Mégalithe du Pays de Galles

Jan de Vries signale qu’en Irlande, le mot sam-fuin signifie  » la fin de l’été « , mais qu’en réalité samuhin veut dire  » rassemblement, réunion « . Il ajoute :  » Que représente ce samuhin ? De quelle  » réunion  » s’agit-il ? Certainement pas le rassemblement des troupeaux parce que la saison des pâturages tire à sa fin. Ce serait un sens trop plat. Il ne suffit pas non plus de penser à un contact entre les vivants et les morts, bien que certainement de telles relations soient possibles «  (La religion des Celtes, Payot, 1963, pp. 237-238). De Vries rappelle ensuite l’épisode de l’union de Dagda et de Morigu.  » Une fois de plus, écrit-il, note fête est jointe à l’union d’un dieu avec la déesse des enfers. Cela n’exclut pas que, dans cette fonction précisément, elle ait pu dispenser la fertilité ; en ce cas, le samuhin compterait également au nombre des cérémonies agricoles d’Irlande «  (ibid., p. 238). Christian Le Roux et Françoise Guyonvarc’h insistent sur cette fonction de transition :  » Recoupée en Gaule par le Samonios du calendrier de Coligny, Samain est aussi la fête la plus importante puisqu’elle jouxte deux mondes et deux années : elle est le moment privilégié où le monde humain communique avec le sid parce qu’elle n’appartient, ni à l’année qui se termine ni à celle qui commence. Elle est à la fois la récapitulation de l’été (sam) par jeu paronymique en même temps que le début de l’hiver, fête de la grande divinité souterraine sous ses deux aspects, sombre et clair  » (La civilisation celtique, Ogam – Celticum, 1986, p. 126).

Connue sous sa forme dégradée de « Halloween », Samain est en fait la fête primordiale du monde celtique. Fête cosmique tout d’abord, le dieu total Lugh se rend dans l’Autre Monde, monde sous terrain, chtonien, rappelant les entrailles de la mère, pour s’unir à Morigu, avatar de Brigit, elle même avatar de Dana. Ainsi le dieu retourne à sa source, les entrailles de Dana, et s’unit avec sa mère-fille-épouse, totalité féminine. Le Dieu est donc son propre géniteur et se régénère de la sorte pour revenir triomphant au printemps.

Ce cycle cosmique divin appelle celui de la réincarnation. L’homme celte meurt, mais il se rend dans l’Autre Monde pour renaître comme l’illustre l’exemple arthurien (Artos, « Ours » animal symbole du souverain et guerrier) avatar du Nuada – Nodons, dieu souverain de la trinité « Dagda-Ogme-Nuada » qui s’en va en Avalon (Sid gaulois) pour être guéri et revenir sauver le peuple breton. Avalon décrit comme « île aux pommiers », « avalou » en breton signifiant « pomme ». Rappelons que le dieu Camawyddan, dit « Le mannois », est le dieu de l’Autre Monde ! On peut  suggérer que l’Île de Man au coeur de la Mer d’Irlande était le symbole d’Avalon pour les peuples brittonniques. Avalon étant d’ailleurs uniquement accessible par voie d’eau (le Roi Arthur se rend sur l’île en barque), que ce fussent lacs, rivières ou mer. Excalibur, cadeau des dieux est donnée par voie d’eau (Dame du Lac). La pomme symbolise donc le fruit de l’éternité, de la régénérescence et de la renaissance.

Sur le plan naturel Samhain est la fête du renouveau de la nature. La terre  (Danna déesse primordiale mère de Lugh) entre en gestation pour accoucher finalement 9 mois plus tard de Lugh triomphant, dont la fête correspond alors à Lughnasad, le 1er août, « L’assemblée de Lugh » représenté par le Soleil et la Terre éclatante de vie. L’on voit ainsi que le Dieu Lugh principe masculin et Dana principe féminin s’engendrent mutuellement et sont tour à tour père, mère, amants et enfants.

Samhain est donc une rupture du cycle temporel, une refondation primordiale du monde qui augure de la pérennité de celui-ci durant une année-cycle supplémentaire. Par leur union, Lugh et Morrigu-Danna assure au cosmos sa renaissance et aux hommes la réincarnation. Le principe masculin, actif, doit renaître tandis que la femme, principe passif, est immanent. Le monde sous terrain, de l’ombre, se rapprochant à l’automne du ciel, monde céleste et lumineux, la surface se voit lors de Samain susceptible de recevoir la visite des messagers des dieux notamment les oiseaux. Par extension les morts peuvent visiter les vivants et les fantômes, les âmes ne parvenant pas à atteindre la plénitude de la régénérescence parce que prisonnière à la limite des deux mondes, hanter celui des hommes. Plus qu’une fête « des morts », forme corrompue par la christianisation du message premier, il s’agit d’une fête de la renaissance, de la réincarnation, de l’élévation spirituelle, de la fécondation, du repos qu’annonce l’hiver ou guerre et agriculture cessent. La terre (Dana) rentre en sommeil, l’énergie vitale s’enfonce au coeur du sous sol suivie par l’énergie lumineuse. Cernunnos, aux bois renouvelés chaque année, symbolise cette mutation en cours pour le domaine végétal, ce qui explique la sacralité des cerfs chez les celtes.

Il est évident que l’Église ne pouvait admettre une fête de la réincarnation qui plus est liée au cycle de la nature (manteau de la déesse Brigit, avatar de Dana), elle qui annonce le salut définitif dans le Christ. Aussi la fête de Samhain perdurant, il est décidé que la fête de Tous les Saints se déroulerait le 1er novembre à partir de l’an 835. Cette décision ne suffisant pas à arrêter les célébrations envers les âmes s’étant rendues dans l’Autre Monde pour renaître, la Fête des Trépassés est placée le 2 novembre pour l’amalgamer à celle de Samhain. Il ne restait depuis lors qu’une prière pour les morts fort éloignée de ce qu’était le sens originel de la fête.

Les travaux divers et variés des historiens permettent à présent une compréhension plus grande de Samain et son rôle fondamental pour le monde celtique. À l’origine fête rassemblant les trois classes, sacerdotale et scientifique, guerrière et productive, on sait que le chouchen est servi durant les banquets suivant les célébrations rituelles (feux au crépuscule). Le chouchenn, boisson surnaturelle, est faite de miel et aussi de pommes. L’abeille est symbole chez nous d’immortalité de l’âme, de la perfection et de la sagesse, elles sont envoyées par les dieux. Les guerriers peuvent également boire de la bière.

En famille, la fête est placée sous le signe de Lugh et Dana. Les 3 niveaux humains sont médités et l’on sollicite les dieux pour la réussite professionnelle, familiale, patriotique et spirituelle. La pomme est le fruit clef, le cidre, le chouchenn et le lambig mis à l’honneur. La crêpe est privilégiée. Elle rappelle le soleil (Lugh) et la terre (Danna) par le blé qui la compose, céréale puisant dans le sol et la lumière pour germer et mûrir. On prie pour les Ancêtres et pour Dieu ou les dieux, appelant leur aide pour faire de la nouvelle année une année de réussite. L’hiver approchant, les projets sont appelés à être réfléchis, le repos est encouragé. On nettoie son jardin, sa maison. On réduit ses activités physiques et l’on met l’accent sur les activités intellectuelles et spirituelles. Le couple et le foyer sont privilégiés.

Un soin particulier est pris pour honorer la mémoire des héros tombés pour le peuple breton.

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3 COMMENTS

  1. si je puis me permettre, je pense qu’il y a une petite faute dans le texte, dans la cosmogonie celtique il n’y avait pas de monde « en haut » et un autre « en bas », le monde du Sidh (si c’est bien le même), c’était le monde « d’à côté »

    bien à vous

    Bloaveh vad

  2. Un livre édifiant sur le sujet et qui remet les mythes à leur place, qui ne sont – au-delà de certains détails qui peuvent être réappropriés, puis enrichis – que la fameuse « Tradition » de René Guenon (à prononcer comme le nom de la femelle du singe ? Tiens d’ailleurs, qui singe-t-il ?) Qui n’est que la religion de la gnose, opposée à la religion de NSJC :

    http://www.chire.fr/A-143507-fils-de-la-veuve–recherches-sur-l-esoterisme-maconnique.aspx

    merci pour votre blog en tout cas ! Continuez !

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