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BREIZATAO – ISTOR (10/08/2019) Établis à mi-chemin entre l’Ancien et le Nouveau Monde, Brest et la Bretagne mettent à profit leur situation stratégique, lorsque l’intervention française se trouve officialisée le 6 février 1778. Si la part commerciale de l’aide française est réservée à Nantes, la part militaire est, pour l’essentiel, dévolue à Brest.

Brest, en effet, joue alors un rôle éminent : d’abord comme centre de constructions navales, ensuite comme point de concentration pour les flottes destinées à porter aide et secours aux insurgés d’Amérique. Trois des quatre « armées navales » sont formées à Brest (1) : l’escadre commandée par le comte de Rochambeau, l’escadre dirigée par le comte de Grasse et l’escadre du comte de Ternay ; et cela, sans compter plusieurs convois, tel celui placé sous les ordres du bailli de Suffren (2), ou bien ces deux frégates, dont l’une, la Concorde, apportait aux insurgés une somme de 1 200 000 livres.

Rochambeau

Thomas Balch a décrit en son temps, avec une précision remarquable, les allées et venues, les tours et les détours, les duels et les combats qui sur mer et sur terre marquèrent le rôle joué par les Français durant la guerre d’Indépendance. Les ouvrages d’Yvignac et de Le Moy, parus il y a une soixantaine d’années (3), retracent de leur côté la place tenue par les Bretons ; ils disent aussi les débats dont la guerre d’Amérique fut l’objet dans les cercles « éclairés » de la Bretagne.

Il ne s’agit pas ici de revenir sur pareilles questions, mais de présenter un certain nombre d’observations — d’ordre socio-démographique — sur la participation des marins bretons de la « Royale » à la guerre d’Indépendance. La base de cette recherche est constituée par l’enquête, menée voici près d’un siècle, par une commission formée sur l’ordre de Delcassé et à la demande du général Porter, qui était alors ambassadeur des Etats-Unis à Paris (4). Dans ces listes nominatives, seule la série des marins a été prise en compte. D’autre part, dans ces mêmes documents, il s’agit de l’aide officielle apportée par la France aux Etats-Unis : en sont par conséquent exclus les volontaires passés en Amérique.

Pour les quatre escadres analysées, on trouve, sur un total de 33 256 marins, 10 444 Bretons ; soit une participation bretonne qui se monte à 31,4 % (5). Cette participation varie sensiblement en fonction des escadres : en particulier dans le cas de l’escadre placée sous les ordres du comte d’Estaing, qui — partie de Toulon — ne compte que 22,9 % de marins bretons, mais qui en revanche, étant donnée son aire de recrutement, rassemble un fort nombre de Languedociens et de Provençaux.

Répartition des effectifs dans les quatre escadres étudiées

Au total, la participation des marins bretons à la guerre d’Indépendance s’avère considérable, malgré les lacunes repérées quant à l’indication du lieu de naissance. Forte de 10 500 hommes, elle se monte à près d’un tiers de l’effectif total.

Cependant, au-delà de cette constatation qui confirme ce que l’on savait sur le rôle marino-militaire de la Bretagne en cette fin du 18ème siècle, la documentation — de seconde main — qui a été analysée permet d’apporter des précisions sur trois points essentiels : tout d’abord sur l’origine géographique des marins bretons servant dans la « Royale » ; ensuite sur la position de ces marins dans la hiérarchie de la marine de guerre ; enfin sur la mortalité de ces marins bretons durant les années 1778 à 1783.

L’origine géographique des marins bretons de « la Royale »

En raison de l’importance de l’effectif concerné (plus de 10 000 hommes), et parce que la méthode utilisée est restée artisanale, il a bien fallu travailler sur échantillon. Un premier échantillon a été constitué à partir de l’analyse portant sur l’origine géographique des marins bretons portés décédés entre 1778 et 1783. Un second échantillon a été formé par le dépouillement exhaustif des rôles des équipages, pour dix des vaisseaux qui formaient l’escadre commandée par le comte d’Estaing.

Saint Malo

Dans le cas du premier échantillon, ce sont les villes maritimes de la Bretagne qui fournissent la majorité des 1 290 marins tombés outre-mer : Saint-Brieuc, Saint-Malo, Dinan, Brest-Recouvrance et Nantes, principalement (cf. carte n° 1). Ainsi, ni Rennes ni Pontivy — par exemple — ne figurent dans cette liste : capitales de la Bretagne intérieure, leur rôle avait consisté à servir de relais entre le centre de décision parisien et les centres d’exécution bretons. Pareilles statistiques permettent de montrer l’importante participation, prise par les cités maritimes de la Bretagne, à la guerre d’Indépendance ; particulièrement pour les villes situées sur la côte nord de la péninsule.
Avec le second échantillon présenté (cf. carte n° 2), on est en présence de la moins bretonne des quatre escadres analysées. En effet, l’escadre du comte d’Estaing — pour dix de ses vaisseaux — ne compte que 477 marins originaires de Bretagne sur un effectif total de 5 510 hommes. Néanmoins, l’analyse statistique amène à souligner deux faits. Tout d’abord, elle laisse deviner la façon dont l’état-major composait alors les équipages. Il y avait en effet des vaisseaux bretons ou du moins à dominante bretonne, tel le Magnifique ; il y avait, en revanche, des navires provençaux ou bien à majorité provençale, tel le Languedoc. En second lieu, l’analyse statistique confirme les résultats tirés du premier échantillon, quant à l’origine géographique des marins embarqués à bord de « la Royale ». De nouveau, se trouve soulignée l’importance tenue par les cités fournisseuses de marins, situées sur la côte nord : Dinan, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Brest, Morlaix, principalement.

La position des marins bretons dans la hiérarchie de « la Royale »

Les listes dressées et imprimées à l’instigation du ministère des Affaires étrangères autorisent une étude, même si elle reste approximative, de la position occupée par les marins bretons dans la hiérarchie de « la Royale ». A défaut d’une étude exhaustive, voici — de nouveau — l’analyse d’un échantillon, constitué par dix vaisseaux appartenant à l’escadre du comte d’Estaing.

Parce que les lacunes abondent sur l’origine géographique des membres des états-majors, il est difficile de présenter — dans ce cas — des résultats assurés ; même s’il est facile de repérer certains noms à consonance celtique. Parce que, d’autre part, l’escadre du comte d’Estaing est la moins bretonne des quatre, la faible participation des Bretons (2,8 %) aux états-majors de ces vaisseaux représente assurément un minimum. Cette interprétation se trouve confirmée par les indications contenues, sur ce point, dans La noblesse bretonne de Jean Meyer.

En revanche, même dans l’escadre à dominante méridionale du comte d’Estaing, les « cadres moyens » bretons que sont les timoniers, les gabiers et les officiers-mariniers paraissent en nombre respectable : ils forment 24,5 % de l’effectif total. Enfin, les hommes de troupe bretons — matelots, novices, surnuméraires, mousses — sont ici en petit nombre et constituent seulement 10,1 % du total. Encore une fois, il doit s’agir là d’un minimum.

Afin de confirmer les impressions laissées par cette première étude sur échantillon, un second travail statistique a été effectué ; et cela pour la catégorie des officiers-mariniers servant à bord des quatre escadres. Dans ce cas précis, la participation bretonne s’élève à 39 %, tandis qu’elle atteignait seulement 10,5 % pour l’escadre du comte d’Estaing.

Enfin, une troisième analyse statistique a été menée : afin d’évaluer, cette fois pour l’ensemble des quatre escadres, la participation des marins bretons selon leur place dans la hiérarchie de « la Royale ».

La participation bretonne en fonction de la hiérarchie

Si l’on s’en tient à la documentation étudiée, la participation bretonne se situe à son maximum (39 %) pour les officiers-mariniers ; elle s’avère faible en ce qui concerne les états-majors (7,4 %), importante pour les équipages (31,5 %). En outre, une comparaison suggestive doit être établie : entre, d’une part, la structure de l’effectif total et la composition de l’effectif breton, d’autre part. De ce fait, l’apport breton aux états-majors de « la Royale » apparaît dans toute sa faiblesse. En revanche, le pourcentage d’officiers-mariniers bretons atteint un haut niveau. Enfin, le nombre des Bretons parmi les équipages se situe exactement dans la moyenne. Ainsi, la participation des marins bretons — selon les trois degrés distingués dans la hiérarchie de « la Royale » — est loin d’être aussi mauvaise qu’aurait pu le laisser supposer la situation de l’alphabétisation et de l’instruction en Bretagne à la fin du xvme siècle (6). Même si l’élite bretonne de la mer se signale par sa faiblesse numérique, le nombre de « cadres moyens » s’avère relativement élevé.

La guerre, les marins bretons et la mort

1 290 morts : tel est le tribut directement payé à la guerre par la Bretagne. Un lourd tribut, puisque le pourcentage des marins bretons décédés (35,9 % du total des morts) est supérieur de quatre points et demi à la participation bretonne (31,4 % de l’effectif total).

A ce constat d’ordre statistique, plusieurs explications doivent être avancées. Une première explication (partielle) tient, peut-être, à l’état de la source utilisée ; mais il est impossible d’effectuer une vérification sur ce point. Comment savoir, en effet, si les lacunes de l’information figurent en moindre nombre pour les décès de marins bretons ?

Une seconde explication, davantage séduisante mais tout aussi difficile à mettre en lumière, pourrait tenir à la moindre résistance des Bretons face à la maladie, aux blessures et aux conditions de vie à bord (7). Une troisième explication, enfin, pourrait résider dans le comportement collectif des marins bretons face aux dangers et à la mort (8).

Faute de pouvoir assigner une place précise à chacun de ces facteurs explicatifs, force est de se limiter à une analyse d’ordre démographique, portant sur différents aspects de la mortalité.

En ce qui concerne la mortalité, un renseignement sommaire figure toujours — ou presque — dans la source consultée, la date précise du décès : jour, mois, année (cf. graphique). De 1778 à 1783, deux sombres « clochers » se détachent sur cette courbe : en juillet et décembre 1779. En revanche, les années 1781 et 1783 se signalent par une quasi absence des décès enregistrés. Ainsi se pose le problème de l’interprétation qu’il convient d’attribuer aux mouvements de ce graphique. En effet, les pointes d’été et d’hiver, typiques à cette époque de la mortalité bretonne, n’y apparaissent pas, sauf en 1779. Or, cette constatation ne saurait surprendre, au moins pour deux raisons. Tout d’abord, la population concernée se caractérise par son appartenance exclusive à la gent masculine et par une structure par âge d’un type particulier, puisqu’en sont exclus les enfants et les vieillards. En second lieu, les mouvements de cette courbe obéissent, pour une part qu’il reste à déterminer, aux aléas de la conjoncture marino-militaire.

Un premier élément d’explication tient en effet à l’activité militaire des quatre escadres. A sept reprises (sur huit au total) coïncident la date d’un combat naval et le moment où survient une « pointe » — faible ou élevée — de la mortalité, et cela pour l’échantillon analysé (cf. graphique). Ainsi, dans les limites de cet échantillon, la mention « tué au combat » concerne 10,3 % des marins décédés (47 sur 453) et 12,7 % des Bretons (6 sur 47). Au total, 1 % environ des marins embarqués sont marqués « tués au combat » : 0,9 % pour l’ensemble de l’échantillon, 1,4 % pour les Bretons. Un seul combat cependant paraît avoir été très meurtrier : celui du 6 juillet 1779, qui fit 30 « tués au combat », sur un total de 47 durant la période 1778-1783. Toujours pour le même échantillon et en ce qui concerne l’activité militaire de « la Royale », il convient de marquer le nombre des « morts par suite de blessures » [11], le nombre des « blessés au combat » [6] et, surtout, le total des marins débarqués, morts dans « les hôpitaux » [76]. L’on perçoit ainsi combien l’absence d’asepsie et d’antisepsie pouvait être alors préjudiciable à la vie de marins blessés ou simplement touchés au cours d’un combat naval. Inversement, l’absence de combat naval coïncide en 1781 et en 1783 avec une mortalité quasi nulle. Cependant, l’activité militaire constitue une explication qui se révèle insuffisante, au moins à plusieurs reprises : en mars 1778, en mai 1779, d’octobre 1779 à mars 1780 — principalement — et en octobre 1780.

Or, la cause précise du décès, mis à part le cas des « tués au combat », figure très rarement dans les listes consultées. D’autre part, la fréquence de ce renseignement varie beaucoup d’un vaisseau à l’autre, que ce soit pour l’ensemble des quatre escadres ou bien dans le cadre de l’échantillon analysé. Ainsi, la mention d’une maladie comme cause de décès à bord n’apparaît que de façon exceptionnelle. Même si l’on étend le champ de l’enquête à l’ensemble des quatre escadres, on ne relève au total que 15 cas de maladie ayant entraîné la mort : 11 cas de scorbut, 3 cas de « fièvres putrides », un cas de « fièvre ».

Enfin, une dernière cause de décès est indiquée, pour 8 cas et pour les quatre escadres : la noyade. Par conséquent, on en est réduit à formuler l’hypothèse suivante. Puisque le total des décès au combat et par suite de blessures reste toujours très inférieur à la mortalité considérée par an ou bien prise dans son ensemble, il convient d’incriminer un possible sous-enregistrement des marins tués au combat (et par suite de blessures) et des morts dans les hôpitaux ; mais surtout un sous-enregistrement considérable des maladies qui ont sévi à bord paraît l’hypothèse la plus vraisemblable. Dans ces conditions, le haut niveau de la mortalité atteint principalement de septembre 1779 à janvier 1780, devrait être attribué à une violente épidémie — peut-être de typhus — aggravée par la présence du scorbut et les difficultés de la vie à bord. Décidément, cette année 1779, que ce soit sur terre ou bien sur mer, aura été une année terrible (9) !

Le rôle de Brest et des marins bretons embarqués à bord de « la Royale » a donc été conforme, durant la guerre d’Indépendance, à l’une des traditions particulières à la Bretagne. Grande pourvoyeuse d’hommes de mer, la première province maritime du royaume a constitué la « tête de pont » de la révolution américaine. Le courage indéniable des éléments bretons se lit en filigrane, à travers les taux de mortalité et les listes des tués au combat.

Ainsi, les marins bretons de « la Royale » avaient aidé, non sans quelque plaisir, la France de Louis XVI à prendre, du côté des. Amériques, une revanche sur l’Angleterre. Mais, sous le couvert du drapeau fleurdelisé, ils avaient participé à la fondation d’une république. Unis contre cet ennemi de l’extérieur, ils allaient bientôt se trouver divisés, en proie aux luttes fratricides entre « Blancs » et « Bleus ».

J.-P. G.

NOTES

(1) Cf. P. Levot, Histoire de la ville et du port de Brest, t. II, Le port depuis 1681, Paris et Brest, 1865. Cf. Th. Balch, Les Français pendant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis 1777-1783, t. Ier, Paris, 1872, p. 93 et suiv. Cf. aussi G. Lacour-Gayet, Histoire de la marine militaire de la France sous le règne de Louis XVI, Paris, 1905.

(2) Le convoi était composé de sept navires, dont un vaisseau armé et six baîeaux de transport.

(3) H. d’YviGNAC, Les Bretons et l’indépendance américaine. Etude historique, Paris, 1920. A. Le Moy, Correspondances bretonnes du XVIIIe siècle. Extraits relatifs à la guerre d’Indépendance américaine, Angers, 1919.

(4) Les combattants français de la guerre américaine 1778-1783. Listes établies d’après les documents authentiques déposés aux archives nationales et aux archives du ministère de la Guerre. Publiées par les soins du ministère des Affaires étrangères, Paris, 1903. (Introduction d’H. Merou, consul de France à Chicago).

(5) J’entends par Bretons des hommes nés en Bretagne, et cela sur la foi de la documentation consultée.

(6) Cf. J. Meyer, « Les Lumières en Bretagne », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1976, n° 4, p. 573-574.

(7) Au sujet des caractères physiques particuliers à la population bretonne, cf. J.-P. Goubert, Malades et médecins en Bretagne 1770-1790, Paris, 1974, p. 224 : Les Bretons, d’après A. d’ANGEViLLE.

(8) Cf. A. Le Braz, La légende de la mort chez les Bretons armoricains, 2 vol., Paris, 1928.

(9) Sur l’épidémie de 1779, cf. F. Lebrun, « Une grande épidémie en France au xviue siècle : la dysenterie de 1779 », Sur la population au XVIIIe et au xixe siècles, Paris, 1973, pp. 403-416. Cf. aussi J.-P. Goubert, op. cit., p. 48-49 et p. 360, et id., « Environnement et épidémies : Brest au XVIIIe siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1974, n° 4, p. 738. Sur l’exploitation d’un journal tenu par le médecin de bord (1795-1797) dans la marine de guerre dano- norvégienne, cf. Arthur E. Imhof et 01vind Larsen, Sozialgeschichte und Medizin, Oslo et Stuttgart, 1975, pp. 185-188.

Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. — Tome LXXXIV, n° 2, juin 1977.

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