L’omphalos chez les Celtes

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BREIZATAO – KELTOURIEZH (16/09/2019) Dans un ouvrage paru en 1913 sous le titre général « Omphalos, W.-H. Roscher a établi l’existence de la croyance à un centre ou nombril de la terre chez un grand nombre de peuples : Chinois, Japonais, Malais, Indous, Babyloniens, Israélites, Arabes, Perses, Phéniciens, Égyptiens, Grecs, Italiotes, Magyars, Péruviens. Cette croyance, qu’il a constatée le plus souvent dès les temps les plus reculés, se lie, d’après lui, à l’idée que se faisaient tous ces peuples de la forme de la terre : ils se la représentaient comme une surface plane circulaire, les Chinois seuls se la figurant quadrangulaire.

Souvent le nombril de la terre est simplement le centre ou nombril d’un pays déterminé. Roscher repousse avec raison la théorie des Pan-babyloniens, comme il les appelle, suivant laquelle l’idée du point central de la terre aurait pris naissance chez les Babyloniens et, de là, se serait répandue jusqu’aux extrémités de la terre, jusqu’aux Célèbes et au Pérou. Roscher ne prétend pas avoir épuisé le sujet. Il indique, d’après d’autres (p.38), sans s’y arrêter, la croyance au nombril de la terre chez les Scandinaves, les Perses, les Thibétains. Les Celtes sont passés sous silence. Il m’a semblé qu’il y avait là une importante lacune à combler. Sans être aussi nombreux ni même, parfois, aussi précis qu’on pourrait le désirer, les documents que j’ai réunis jusqu’ici suffisent à établir l’existence de la croyance à l’Omphalos chez tous les peuples celtiques.

Chez les Celtes continentaux, le pays des Carnutes, d’après le témoignage précis de César, était considéré comme le centre de la Gaule, et, comme tel, il possédait un lieu consacré, une sorte de medio-nemeton ou sanctuaire central où se réunissait chaque année, à une époque

Cette croyance, la présence de ce lieu sacré, donnaient aux Carnutes une influence religieuse et, par conséquent, chez un peuple comme les Gaulois, politique considérable, dont les Commentaires de César nous ont conservé le témoignage. Fait véritablement frappant : c’est sur l’autorité des Carnutes, d’après Hirtius, que les cités de l’extrémité de la Gaule, riveraines de l’Océan, qui sont appelées armoricaines, obéissent sans retard aux exigences des Romains, à l’arrivée de Fabius et de ses légions. Il semble qu’en Gaule, comme chez d’autres peuples, notamment les Grecs, différentes tribus aient aussi voulu avoir leur Omphalos, peut-être comme commémoration du sanctuaire national central, et l’aient consacré par la création d’enceintes religieuses.

Cette préoccupation est attestée par la présence de nombreux Medio-lanum ou Medio-lanium, dont le sens paraît bien être lieu sacré central; medio- est représenté dans les langues néo-celtiques exactement par l’irlandais mide (auj. midhe), milieu. Quant à läno-n ou lânio-n, il n’a pas d’équivalent en néo-celtique. Whitley Stokes a probablement raison de lui donner le sens de plaine, endroit uni, et de le faire remonter à un indo-européen * plâno-n = lat. plânu-m (Urkelt. Sprachsch., p. a36). C’était, sans doute, un endroit uni, débarrassé de tout obstacle naturel, où avaient lieu des réunions ou cérémonies religieuses; c’était le centre religieux de la cité. Medio-lâno-n a vraisemblablement pour équivalent : Medio-nemeto-n, nom de lieu de l’île de Bretagne, aujourd’hui. Kirkintilloch, près Glasgow (An. Rav. 5, 3i, p. 435, 8).

Le medionemeton signifie clairement : sanctuaire, lieu consacré central, vraisemblablement dans une forêt, comme je le montrerai plus loin. Mezunemusus, qu’on lit sur la stèle de Zignago, dans la vallée de Vara, en Ligurie, n’est peut-être, comme l’a proposé récemment Vendryes, qu’une graphie étrusque pour un gaulois Medio-nemossos.

Nemossos paraît dérivé de la même racine que nemeio-n, et doit avoir un sens équivalent. Ce qui le confirme, c’est que Nemossos, ancien nom de Clermont-Ferrand (Strabon, IV, a, 3), a été remplacé par Augusto-Nemeton. Holder, dans son Altceltischer Sprachschatz, ne compte pas moins de 42 Medio-lanum, à peu près tous en territoire gaulois. En généial, il n’y a qu’un Medio-lanum par cité. Il y a à peine une ou deux exceptions : c’étaient sans doute des filiales du Medio-lanum principal.

Le pays de Galles nous a conservé un souvenir de la croyance à l’Omphalos. D’après le curieux mabinogi gallois ou, si l’on veut, récit légendaire, connu sous le nom de l’Aventure de Lludd et Llevelys, il y avait aussi dans l’île de Bretagne un point central jouissant de privilèges extraordinaires. Trois fléaux s’étant abattus sur l’île de Bretagne, Lludd, roi de l’île, appela son frère Llevelys, roi de Gaule, à son aide. Le second fléau avait une origine inconnue : c’était un grand cri qui se faisait entendre chaque nuit de premier mai au-dessus de chaque foyer dans l’île de Bretagne : il traversait le cœur des humains et leur causait une telle frayeur que les hommes en perdaient leurs couleurs et leurs forces ; les femmes, les enfants dans leur sein; les jeunes gens et les jeunes filles, leur raison. Animaux, arbres, terre, eaux, tout restait stérile. Llevelys dévoila à son frère la cause de ce fléau et lui indiqua le moyen de s’en débarrasser. Le cri était poussé par le dragon des Bretons :

« Un dragon de race étrangère, dit Llevelys, se bat avec lui, et cherche à le vaincre. C’est pourquoi votre dragon à vous pousse un cri effrayant. Voici comment tu pourras le savoir. De retour chez toi, fais mesurer cette île de long en large; à l’endroit où tu trouveras exactement le point central de l’île, fais creuser un trou, fais-y déposer une cuve pleine de l’hydromel le meilleur que l’on puisse faire, et recouvrir la cuve d’un manteau de paille. Cela fait, veille toi-même, en personne, et tu verras les dragons se battre sous la forme d’animaux effrayants. Ils finiront par apparaître dans l’air sous la forme de dragons, et, en dernier lieu, quand ils seront épuisés à la suite d’un combat effrayant et terrible, ils tomberont sur le manteau sous la forme de deux pourceaux ; ils s’enfonceront avec le manteau et le tireront avec eux jusqu’au fond de la cuve. Alors, replie le manteau tout autour d’eux, fais-les enterrer enfermés dans un coffre de pierre, à l’endroit le plus fort de tes États, et cache-les bien dans la terre. Tant qu’ils seront en ce lieu fort, aucune invasion ne viendra dans l’île de Bretagne. »

Lludd fit mesurer l’île en long et en large. Il trouva le point central à Rhyd-Ychen (le gué aux bœufs), nom gallois d’Oxford. Il fit comme il avait été convenu. Quant au coffre de pierre dans lequel il enferma les dragons, il le transporta à l’endroit le plus sûr qu’il pût trouver, dans les montagnes d’Eryri (chaîne du Snowdon).

Montagnes de Snowdon (Pays de Galles)

Il est clair qu’on est ici en présence d’une tradition très ancienne, mais confuse et remaniée. Oxford n’est central que si on va de l’ouest à l’est, en partant à peu près de l’embouchure de la Severn, et en se dirigeant vers Londres. La rédaction du récit se place, sans doute, à une époque où la domination bretonne ne s’étendait plus guère que sur le pays de Galles. Si l’auteur cherche encore le point central en Angleterre, en revanche il fait transporter le coffre de pierre renfermant les dragons dans les montagnes du Snowdon. Dans la version primitive, le coffre devait sans doute être enfoui au point central même, considéré comme le plus sûr, en raison de son caractère religieux. Il y a, il me semble, un écho du culte de l’Omphalos dans la lexicographie galloise. Le mot gallois nav (écrit aujourd’hui naf, avec f—v) est isolé dans les langues celtiques. Il a le sens de chef et s’applique même à Dieu. Dans l’Archiv für celtische Lexicographie, III, 39, je l’avais rapproché du vieux haut-allemand naba, moyeu de roue, et expliqué par une métaphore :

« On sait le rôle qu’a joué le char chez les Indo-Européens; c’est un des traits caractéristiques de leur civilisation. La roue est un symbole que l’on trouve un peu partout dès les temps préhistoriques. Le moyeu en est la pièce importante: *nabho- (d’où nav) aurait donc désigné la pièce importante de la roue, du char, puis le personnage important dans la société. Il est possible que mnabho- ait aussi désigné la partie cintrée du char où s’attachent les rênes. C’est un des sens du grec δμφαλο-ς. Ce dernier mot, d’ailleurs, signifie, comme on le sait, point central, centre. »

Aujourd’hui j’irai plus loin : nav et nabe sont des formes différentes du thème auquel remonte ομφαλο-ς. Aussi le sens primitif du mot gallois doit-il avoir été le même que celui du mot grec. C’est ainsi que dans le Rig-Veda, Agni est appelé le nombril de la terre. Outre le Medionemeton d’Ecosse, il y avait, dans l’île de Bretagne, un Mediolanum, peut-être même plusieurs.

C’est en Irlande que l’on trouve le témoignage le plus précis et le plus complet de la croyance, chez les Celtes, à l’Omphalos de la terre, avec ses conséquences religieuses. Une des cinq provinces de l’Irlande portait le nom de Mide (irl. moderne midhe, prononcez mi) dont le nom est resté sous la forme anglicisée Meath, nom de deux comtés actuels, Meath et West-Meath. Mide remonte à un vieux-celtique medio-η (cf. lat. médius, medium). La province de Mide, dans son ensemble, ne justifie pas son nom. Mais toutes les traditions irlandaises sont d’accord pour attribuer la création de cette province artificielle au roi Tuathal Techtmar, qui serait devenu roi d’Irlande vers 130 après J.-C. ; avant lui, seule la zone autour de la colline d’Uisnech, aujourd’hui Ushnagh Hill, dans la paroisse de Conry, baronnie de Rathconrath, dans le comté de West-Meath, portait et méritait le nom de mide, car Ushnagh Hill représente assez exactement le point central de l’Irlande.

Tuathal, partant de ce point, qui était en Connaught, détacha une portion des territoires des quatre Uiautres provinces (Est -Munster et West-Munster avaient été fondues en une*) et en forma un royaume qui devint l’apanage propre des rois suprêmes d’Irlande. Cette tradition repose sur des témoignages sérieux. O’Curry, d’après un manuscrit du XV-XVIe siècle, raconte que la pierre d’Uisnech, appelée aujourd’hui aill-na-meeran (irl. mod. aill-na-mirenn), pierre des portions, marquait l’endroit où convergeaient les lignes séparatives des cinq royaumes. Ce qu’il y a de plus net et de plus frappant sur la pierre d’Ushnagh, c’est le témoignage de Giraldus Cambrensis (Topogr. Hibern., Dist III, c. 4)*·

Pierre d’Uisneach, Meath, Irlande

Reeves, dans une note à son édition de la vie de saint Columba, par Adamnan, après avoir cité le passage de la Top. Hib. de Giraldus Cambrensis, et celui d’Usher sur la pierre creuse de Birr, indique Clonmacnoise comme le centre de l’Irlande d’après la Trias Thau-maturga de Colgan et la vie de saint Kiaran.

Clonmacnoise, comté d’Offaly (Leinster)

Il est très probable qu’on a voulu opposer dans Clonmacnoise un omphalos chrétien à l’omphalos païen d’Uisneach. Les témoignages en sa faveur ne sauraient d’ailleurs prévaloir contre le témoignage désintéressé de Giraldus Cambrensis, la tradition mentionnée plus haut et le fait certain que la pierre d’Uisneach était bien la borne à laquelle aboutissaient les cinq provinces d’Irlande. Son existence est attestée bien avant Giraldus Cambrensis, dès le  siècle. Tout le monde a vu dans cette pierre sur la colline d’Uisneach en Mide l’Aill-na-mireann, appelée aussi Cat’s Rock ou Cat- stone- cromlech*. Il ne saurait y avoir de doute à ce sujet. Le nom de la pierre dans le document du VIIe siècle, « Petra Coithrigi » mérite l’attention. Coithrigi est le génitif de Cothraige, nom donné à Patrick par Miliucc, le premier maître chez lequel Patrick servit comme esclave en Irlande, après avoir été enlevé du Nord de l’île de Bretagne par des pirates. Il y a là une faute volontaire du scribe ou peut-être même un à peu près de l’auteur du document. La pierre devait porter le nom de Ail Coic-rige, la pierre aux cinq royaumes. Le scribe a écrit Ail Coithrigi, pierre de Cothraige, c’est-à-dire de Patrick. Dans d’autres endroits on a christianisé des menhirs en les surmontant d’une croix; ici, on a converti discrètement, par une très légère retouche, l’Omphalos païen en une pierre commémorative du grand apôtre d’Irlande.

Lappenberg (Allgem. Encycl. d. Wiss., art. Irland. 49  ») qui connaissait le passage de Giraldus Gambrensis et avait établi un rapport entre le Mide irlandais et la regio media de la Gaule, parle en ces termes de ce qu’il appelle Cam Usnach : « Sur le sommet était debout une pierre gigantesque appelée le nombril de la terre ; elle était entourée de pierres plus petites. » Lappenberg renvoie, à ce sujet, à Mone, Geschichte des Heidenthums (Auszug aus Symbolik und Mythologie der alten Völker, p. 447, S 117).

Quoi qu’il en soit, le fait que saint Patrick séjourna près de cette pierre, qu’il y fonda un établissement religieux, qu’il crut devoir maudire les pierres ou la pierre d’Uisneach, est un indice de la grande importance qui s’attachait à ce lieu et à l’Omphalos de l’Irlande. Nous savons par un passage des Brehon Laws (IV, i43) que les pierres servant de bornes étaient l’objet d’un culte (lia adrada, pierre d’adoration), comme chez les Latins. Dès qu’une terre avait été enclose, on y élevait la pierre debout du chef. On comprend dès lors la très grande importance qu’avait dans l’Irlande païenne la pierre quant au centre de l’Irlande, et considérée comme la borne idole principale du pays. Aussi Uisneach a joué un rôle capital à l’époque païenne. C’était un des principaux lieux de réunion, sinon le principal, au moins à une époque très lointaine. Il s’y tenait annuellement, le premier mai, une assemblée générale qui rappelle, suivant la juste remarque de Lappenberg, la réunion annuelle des druides dans le lieu consacré central de la Gaule, chez les Carnutes.

M. d’Arbois de Jubainville, qui, après Lappenberg, avait établi un parallèle entre le Mide (Medion) de l’Irlande et la regio media de la Gaule, a signalé un fait qui établit, en outre, l’identité d’institutions pour les deux assemblées. Sen Mac Aige, le juge du Senchus Mor, exerçait dans l’assemblée d’Uisneach une fonction analogue à celle des druides dans l’assemblée du pays des Carnutes.

Le roi suprême profitait aussi, à une certaine époque, de l’assemblée d’Uisneach pour combler les vides de la milice nationale dite des Fiann. Le Dindshenchas ou recueil d’anciennes traditions sur les collines fortifiées d’Irlande, nous a conservé l’écho de traditions lointaines, très confuses, à l’époque de la rédaction de ce recueil, c’est-à-dire le XIe siècle ou la première moitié du douzième, mais d’où se dégage, à mon avis, un fait de la plus haute importance. Mide, dans le passage consacré à cette région centrale, devient un nom d’homme. « Le premier, Mide aurait allumé un feu en Irlande pour les enfants de Nemed; ¡l resta allumé pendant six ans; c’est à ce feu que furent allumés les principaux feux en Irlande. » C’est pourquoi le successeur de Mide a droit de chaque toit d’Irlande à un sac (de blé) et un cochon. Les druides d’Irlande dirent alors : «Voilà une mauvaise fumée pour nous (mi-dé)’*, que ce feu qui a été allumé dans le pays ! »

Les druides d’Irlande furent alors réunis dans une même maison, et, sur l’avis de Mide, leurs langues furent coupées de leurs têtes, et Mide les enterra dans la terre d’Uisneach, et lui, Mide, le druide et historien chef d’Irlande, s’assit au-dessus d’elles. Gairech, fille de Gunnoir, mère nourricière de Mide, dit alors: «Élevé (uais) est celui (nech) qui est ici, cette nuit. D’où » (les noms) d’Uisnech et de Mide. » De ce récit fantastique, il ressort que l’Omphalos d’Irlande aurait été le point de départ de l’institution de Beltaine (feu de Bel), c’est-à-dire la fête du premier mai en l’honneur d’une des grandes divinités, une des deux grandes dates de l’année irlandaise et celtique. Quant à l’action du chef des druides s’asseyant à l’endroit le plus élevé de la colline d’Uisneach, par conséquent exactement à la place où se trouve l’Omphalos, au-dessus du lieu où sont enterrées les langues des druides indiscrets, il ne peut guère s’expliquer, à mon avis, que par la présence d’un oracle, comme à Delphes, auquel présidait le chef des druides. Les langues coupées des druides symbolisent probablement la suppression d’oracles rivaux au profit du grand oracle de Mide, l’oracle rehaussé par la présence de l’Omphalos.

La pierre elle-même rendait-elle des sons ? Il y avait d’autres pierres fatidiques en Irlande. La plus célèbre est celle qui est connue sous le nom de Lia Fail, pierre de Fai, D’après divers textes irlandais, notamment le recueil du Dindshenchas, elle se trouvait à Tara, résidence du roi suprême d’Irlande.

Lia Fail, (Pierre de Fal), Tara

Elle avait un étrange privilège, d’après le Dindsencuas : « Elle avait l’habitude de mugir sous les pieds de tout roi qui voulait prendre possession de l’Irlande (de la royauté de l’Irlande). » Elle ne mugissait que sous les pieds des rois de pure race scotique. Cette pierre prophétique, sur laquelle devait se tenir le prétendant à la royauté, était peut-être une sorte d’omphalos. Nous n’en possédons malheureusement aucune description. La tradition d’après laquelle le feu de Bel, le feu du premier mai, aurait été allumé pour la première fois sur la colline d’Uisneach, pour les enfants de Nemed, et sans doute par eux, nous fait entrevoir l’établissement d’un culte nouveau, apporté en Irlande par le premier ban peut-être des envahisseurs celtes, le culte des nemeta. On a vraisemblablement personnifié en Nemed une institution religieuse de la plus haute antiquité, de même qu’on a personnifié en Mide la région centrale et sacrée du pays. Le sens général du nemeto-n celtique est sanc-tuaire. Dans les Gloses irlandaises au Priscien de Saint Gall, Nemed glose à deux reprises sacellam. Le sens n’en était pas encore oublié du temps de Fortunata, mais le sens précis est lieu sacré dans une forêt, clairière, avec le ciel comme voûte.

Koad Neved, Bois de Nevet

Le cartulaire de Quimperlé signale une forêt de Nemet, aujourd’hui Nevet, en partie conservée dans la commune de Plogonnec, canton de Douarnenez (Finistère). J’ai découvert récemment dans une charte de 1215-1216 un Nymet- wood, en Devonshire. Nemeto-n est un dérivé de la racine nem- qui a donné en vieux celtique nemos, ciel, d’où : le vieil irlandais nem, l’irlandais moderne neamh, le gallois et cornique nev, le breton nenv, avec un é fermé nasal. Une glose galloise du IXe ou Xe siècle nous a conservé un doublet phonétique de nem : nom, glosant templa. Le sens de nemos est assuré par les autres langues indo-européennes. La racine nem– est largement représentée. L’indo-européen nemos signifie courbure, voûte, d’où courbe du ciel. Dans une glose au Priscien de Saint-Gall, l’irlandais nem glose laquear. Pour le sens primitif de nem-os en rapport avec nemeto-n, le latin nem-us avec son sens de bocage, bois avec pacage et pâturage, est des plus instructifs ; à rapprocher du grec νέμος auquel Hésychius donne le sens de σύνδενδρος τόπος καί νομήν έχων. Cette institution des nemeta remonte à une très haute antiquité, car elle est commune aux Celtes et aux Germains : le nimid vieux-saxon est un lieu sacré dans une forêt. Le peuple qui l’apporta en Irlande resta caractérisé par ce culte nouveau sous le nom de peuple, enfants de Nemet.

Dans les hautes terres d’Ecosse, où le paganisme a résisté beaucoup plus longtemps qu’en Irlande les neimhidh sont nombreux dans la toponomastique. Il semble qu’il y ait eu un lien entre cette institution des nemeta et celle du feu du premier mai, sans qu’on puisse en donner la raison. Il n’est pas douteux que de l’ancienne regio media, le Mide de l’Irlande, de la colline d’Uisneach, le culte de l’Omphalos ne se soit répandu dans le pays, bien que nous n’en ayons pas de preuves certaines. Ce culte a été certainement un des premiers abolis par le christianisme : Saint Patrick n’avait pas manqué de maudire les pierres d’Uisneach. Il est fort possible qu’un certain nombre des piliers en pierre ou menhirs épars à travers l’Irlande aient été des représentations de l’Omphalos. Qu’une simple pierre brute dressée, une borne ait joué ce rôle, cela n’est pas sans exemple. D’après Servius (Virgile, Enéide, I, 720), c’est ainsi que chez les Chypriotes, Vénus était représentée. D’ailleurs, d’une façon générale, jusqu’à l’époque chrétienne, les idoles de l’Irlande étaient des pierres brutes : de véritables menhirs. Elles étaient parfois rehaussées d’or et d’argent. Un annotateur au martyrologe d’Óengus, composé au IXe siècle nous donne de curieux détails sur l’idole suprême du Nord : c’était une pierre adorée par les païens, d’où un démon du nom de Cermond Gestach faisait entendre sa voix. « C’est la pierre courte, âjoute-t-il, qui est à droite en entrant dans le temple de Clochar; la place de morceaux d’or et d’argent y reste encore ».

Pierre de Turoe

La Vie Tripartite de Saint Patrick nous a conservé le souvenir d’une célèbre idole, connue sous le nom de Cenn (ou Crom) Gruaich, qui n’était qu’un pilier de pierre, et était entourée de douze autres piliers, représentant douze divinités inférieures. La grande idole était ornée d’or et d’argent, les divinités inférieures avaient des ornements de bronze. A côté de ces idoles de pierre brute, il y eut, dès l’époque de la Tène, en Irlande, des pierres sculptées dont la destination n’est pas connue. Les plus remarquables sont les pierres de Turoe, paroisse de Kiltullogh, baronnie d’Athenry, en Galway ; de Gastles- trange, comté de Roscommon, et de Mulla- ghmast, paroisse de Narraghmore, comté de Kildare. La plus complète et la plus importante est celle de Turoe; c’est un bloc erratique de 1 mètre 20 de haut.

M. G. Jullian a signalé la parenté de ces pierres avec le bétyle de Kerma-ria, près Pont l’Abbé, dont M. du Ghatellier a donné une photographie dans la seconde édition de ses Epoques préhistoriques et gauloises dans le Finistère (p. 3a 2), et a conclu, sans doute avec raison, que ces monuments doivent répondre à la même pensée magique ou religieuse et correspondre à la même civilisation.

Bétyle de Kermaria frappé de la swastika, Pont l’Abbé

Par leur forme, les pierres de Turoe et de Mullaghmast, surtout celle de Turoe, se recommandent comme des omphaloi. Il y a une pierre de certaine parenté entre les dessins de la pierre de Turoe et ceux de Ker- maria. La plus significative des trois me paraît être celle de Kermaria. Elle est haute de o,85 centimètres et présente quatre cartouches. Sur une des faces est un swastika; le sommet de la borne est entouré d’une grecque et le bas d’un enroulement ou frise en forme de S continu. Ce signe serpentiforme a pu avoir une signification analogue à la représentation du serpent sur des omphaloi grecs. Quoi que l’on puisse penser de cette interprétation, il est hors de doute, surtout par la comparaison du Mide irlandais avec la regio media de la Gaule, et l’importance religieuse et politique de ces centres dans les deux pays, que l’idée d’un Omphalos de la terre remonte à l’époque de l’unité celtique.

Les Celtes ont pu, il est vrai, la trouver également établie et symbolisée par des monuments dans les pays qu’ils ont conquis. Si la pierre de Uisneach a été réellement entourée d’un cercle de pierre, comme l’a avancé Leppenberg, on pourrait faire remonter le monument à l’époque néolithique, mais l’existence de ce cercle de pierre paraît plus que douteuse. Il y a bien eu un cimetière païen à Uisneach, comme dans tous les grands centres de réunion d’Irlande, mais il se compose de tumuli de faibles dimensions. Des fouilles pourraient seules nous révéler leur âge. Il est a priori probable qu’ils sont d’une époque postérieure aux grands tumuli du début de l’époque du bronze, comme New Grange. Maïs l’Omphalos existait sans doute avant le cimetière. C’est sa présence à Uisneach qui a déterminé l’institution de la grande assemblée annuelle dont nous avons parlé et amené ainsi la création d’un cimetière.

(Source : Persee.fr)

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