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BREIZATAO – SEVENADUR (12/02/2020) Après la Révolution Française et au début du 19e siècle, la Bretagne est considérée depuis Paris comme une Province rebelle marquée par la chouannerie.

Son image, sa représentation n’échappent pas aux enjeux politiques. La Bretagne et son identité sont des champs de bataille intellectuels où s’affrontent plusieurs idéologies politiques : celles des républicains contre celles des légitimistes bretons. Les récits de voyages, les peintres, les articles témoignent de ces tensions.

Les insurgés de Fouesnant ramenés à Quimper par la « Garde Nationale » – Jules Girardet

Les républicains (les bleus) et les libéraux regardent et décrivent souvent la Bretagne avec mépris, la considérant comme une terre d’arriération prête à revenir dans le joug du royalisme, marquée par un conservatisme religieux et moral. Dans cette nouvelle opposition Paris-Province qui vient d’apparaître, les écrivains nomment Petras les paysans bas-bretons bretonnants qui répètent aux voyageurs francophones « petra ? », « quoi » en breton et décrivent les mœurs, les costumes et les croyances bretonnes. Les costumes bretons, vêtements des paysans, cristallisent ces tensions politiques.

Ces vêtements bretons, qui avant la Révolution de 1789, n’étaient que les vêtements du quotidien et de fêtes portés par les paysans et les artisans, deviennent au début du 19e siècle le « Costume Breton ».

Le Costume Breton est l’emblème de tout un territoire — toute la Bretagne — et est porté par les catégories populaires ; il est l’unique uniforme d’un peuple et symbolise ses valeurs morales.

Fait intéressant : le « Costume Breton » est construit par les républicains hostiles à la culture bretonne et en même temps par les nationalistes bretons.

Deux images vestimentaires naissent, s’imposent, et s’opposent : d’un côté, le paysan hirsute héritier du chouan, sale, arriéré ; de l’autre, la jeune et pure bretonne en coiffe priant au pied d’un calvaire, encensée par le clergé breton. Ces deux visions s’incarnent dans la littérature, la peinture et vont ancrer pour de très nombreuses années l’image, la caricature, d’un peuple breton dans l’identité nationale française.

Le marché de Plougastel par l’artiste Xavier de Langlais proche du nationalisme breton

Le paysan breton, l’arriéré, le sauvage

Citons un extrait des Chouans, édifiant, qui établit un parallèle entre le vêtement breton et l’arriération du paysan. En 1829, Honoré de Balzac écrit :

« Quelques-uns des paysans, et c’était le plus grand nombre, allaient pieds nus, ayant pour tout vêtement une grande peau de chèvre qui les couvraient depuis le col jusqu’aux genoux, et un pantalon de toile blanche très grossière, dont le fil mal tondu accusait l’incurie industrielle du pays. Les mèches plates de leurs cheveux longs s’unissaient si habituellement aux poils de la peau de chèvre et cachait complètement leurs visages baissés vers la terre, qu’on pouvait facilement prendre cette peau pour la leur, et confondre, à la première vue, ces malheureux avec les dépouilles qui leur servaient de vêtements ».

Cette description, passionnante pour ses qualités littéraires, l’est également pour les images et représentations qu’elle utilise et crée. Le paysan breton est un être mi-homme mi-bête, plus sauvage qu’un indigène d’une tribu africaine. Il est proche de la terre, comme l’animal, et c’est la pauvreté et le manque d’industrie de la Bretagne qui en sont la cause.

Les 18e et 19e siècles sont marqués par une crise et un appauvrissement du commerce breton et particulièrement du textile. Alors que la Révolution industrielle modifie la France, la Bretagne reste en partie rurale et agricole. Cette description se comprend dans un contexte de débat littéraire parisien qui, entre 1826 et 1828, oppose les libéraux aux légitimistes bretons.

Le mythe du Costume National Breton

Les légitimistes bretons fondent en 1843 à Vannes l’Association Bretonne. Ses membres écrivent des articles sur l’agriculture, qui cristallisent les tensions sur le thème de l’arriération agricole de la Bretagne, mais aussi sur l’archéologie et l’histoire, dans le but « de donner aux études historiques une orientation propre à exalter une conscience bretonne spécifique » (cité par J.-Y. Guiomar, Dictionnaire du Patrimoine Breton).

Théopile Hersard de La Villemarqué et le poète Auguste Brizeux incarnent ce mouvement. Vers 1850, Auguste Brizeux dépeint « ce vieux monde », c’est-à-dire la Bretagne des « traditions », qui disparaît :

« Adieu les vieilles mœurs, grâces de la chaumière,

Et l’idiome saint par le barde chanté,

Le costume brillant qui fait l’âme plus fière

L’utile a pour jamais exilé la beauté ».

Le marquis de l’Estourbeillon et l’URB

La langue bretonne acquiert une unité et les vêtements paroissiaux deviennent un « costume national », éléments de fierté paysanne. En 1898, Régis de l’Estourbeillon de la Garnache et un groupe de notables fondent l’Union Régionaliste Bretonne. Issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, ils se font confectionner des costumes bretons et dénoncent « l’inqualifiable abandon des costumes ». « A maintes reprises et à peu près dans tous nos congrès, nous n’avons cessé d’attirer l’attention de nos compatriotes sur cette chose désolante, sur ce véritable désastre qu’est la disparition du Costume Breton, de notre costume National ».

Le vêtement est pour eux l’emblème d’une adhésion politique à la culture bretonne, même hors de Bretagne. La culture paysanne bretonne, en résistance, s’appuie sur son costume.

L’abandon des costumes

L’autre terreur des nationalistes bretons, relayée par le clergé, c’est l’émigration vers la ville, l’Est ou pire Paris. Jean Choleau, en 1904, écrit un article pour donner : « Des remèdes pratiques à l’abandon du costume et de la langue bretonne par les enfants des bretons émigrés dans les grandes villes », Revue de Bretagne. Pas facile, pas gagné… car l’ouvrier, le manœuvre breton, la domestique, la nourrice bretonne, qui forment une main-d’œuvre considérée comme docile, bon marché et corvéable à merci, qui a d’autres préoccupations de survie quand elle ne travaille pas !

La sécularisation, la libéralisation des mœurs, le développement des idéologies socialistes dans les usines terrifient le clergé, qui va perdre son pouvoir sur la population. L’assimilation des bBretons à la culture française — qui, loin de leur paroisse, perdent leur langue, leur identité vestimentaire mais surtout leurs valeurs — est un enjeu majeur.

La diaspora bretonne revient régulièrement au village et diffuse ces changements. Le corps de la femme et son identité vestimentaire sont au centre des tensions. L’abandon du costume féminin traduit en fait des changements sociaux majeurs après 1918 : développement de l’individualisme, détachement religieux, émancipation progressive des femmes, rejet des mariages arrangés et meilleur contrôle des naissances

L’abandon de la coiffe, dernier symbole de la résistance, c’est la femme « en cheveux » ou pire aux cheveux courts ! La « dernière » en coiffe au village, c’est la fin d’un monde, d’une société…

Résumons donc : entre 1830 et 1920, le « Costume breton » est entré en politique.

Ses descendants — les costumes bretons des musées, les costumes portés par les cercles celtiques, les costumes collectionnés, les costumes utilisés par la publicité, dans les films — le sont toujours !

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