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BREIZATAO – BREIZH (25/03/2020) Né en 1935, Donatien Laurent, l’un des grands spécialistes de la littérature orale du breton, s’est éteint dans la nuit du mardi 24 mars 2020 au mercredi 25 mars 2020. Fils d’un Brestois, il était bien connu en Bretagne.

Membre du CRBC (Centre de recherche bretonne et celtique) au tout début de sa création et dont il a été le directeur de 1987 à 1999, il a donné un élan majeur à la recherche sur la culture bretonne. Ses recherches sur le Barzaz Breiz ont éclairé les connaissances sur la littérature orale en Bretagne et en Europe.

Donatien Laurent a également été directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et ethnologue. Il fut à l’initiative de la création du département d’ethnologie à l’Université de Brest.

Toutes celles et tous ceux qui l’ont connu et qui l’ont côtoyé garderont le souvenir d’un personnage affable, précise Ronan Calvez, directeur du CRBC. Toutes celles et tous ceux qui ont suivi son enseignement garderont le souvenir de ses intuitions fulgurantes et déroutantes.

En 2014, le maire de Locronan (Finistère), Antoine Gabriele, avait baptisé l’un des jardins de la commune en son nom.

Qui a tué Louis Le Ravallec ?

On lui doit la découverte des carnets de notes originaux du Barzaz Breiz qu’il étudie pendant dix ans pour aboutir à une thèse permettant de réhabiliter le travail de collectage réalisé par le vicomte de Lavillemarqué. Une gwerz transcrite dans ces carnets attire l’attention du chercheur.

Pardon Saint Fiakr relate la mort de Louis Le Ravallec, un jeune homme du Faouët dont le corps sans vie a été retrouvé sur les berges de l’Ellé. Donatien arpente alors la campagne du Faouët à la recherche d’interprètes contemporains de cette gwerz.

L’enregistrement qu’il réalise en 1964 de l’interprétation par une femme de Langonnet qui ne sait ni lire ni écrire (qui ne pouvait donc avoir pris connaissance de la version du Barzaz Breiz) étant en tout point semblable au texte transcrit par le vicomte un siècle auparavant. Il vérifiait ainsi que la transmission orale n’altérait pas les informations contenues, la construction d’une chanson (rime, rythmique…) constituant un procédé mnémotechnique rendant pratiquement impossible leurs variabilités.

Donatien se met alors en quête des preuves confirmant les faits relatés. Il trouve aux archives départementales du Morbihan un volumineux dossier de 534 pages concernant la mort de Louis Le Ravallec. Mais alors que la gwerz relate un crime, l’enquête s’était soldée par un non-lieu, les juges concluant à une mort accidentelle.

Menant un minutieux travail sur terrain, Donatien collecte près d’une vingtaine de versions plus ou moins documentées de la gwerz. Toutes font état d’une rivalité amoureuse mettant en cause une jeune femme habitant le hameau de Kerly et conduisent le chercheur à vérifier cette piste. Les recoupements de témoignages de contemporains désignent la maison maudite dans le hameau de Kerly, théâtre d’une dispute tragique, des matrices cadastrales et des registres d’état-civil, et aboutissent au nom d’une jeune femme : Louise Troboul.

En épluchant les registres paroissiaux de cette famille, Donatien découvre que Marguerite Troboul née en 1730 (deux ans avant la mort de Ravallec) avait pour parrain Maître Jacques Borré, fils et substitut du procureur chargé d’instruire le procès. Or, c’est précisément ce procureur que le père de Louis Le Ravallec accuse de lenteur et d’incapacité à faire la lumière sur la mort de son fils. En approfondissant l’analyse de ces registres, le chercheur constate que la famille Troboul s’évertue depuis plusieurs générations à tisser des liens étroits avec les représentants du pouvoir royal : sénéchal, procureur fiscal, greffier de juridiction ont été sollicités pour être les parrains des enfants.

Si une famille a pu bénéficier des faveurs des juges du Faouët, c’est bien la famille de Louise Troboul. Donatien démontre ainsi que la procédure judiciaire est sujette à caution tandis que la voix populaire transmise oralement de génération en génération donne une version vraisemblablement exacte de la mort de Louis Le Ravallec.

En sautant par dessus la barrière de l’aire ils l’ont attrapé

Et ils ont pris leur couteau à la main

Ils le frappèrent de coup de couteau partout à travers son corps.

Les archives comportent bien le témoignage d’une femme présente à la levée du corps et qui déclare avoir vu des plaies, mais elle ne fut pas convoquée par les juges, pas plus qu’un homme affirmant avoir entendu appeler au secours le soir du meurtre, un fait qui est également exprimé dans la gwerz.

Et il appela son père et sa mère qu’ils viennent à son secours

Appelez votre père, votre mère, celui que vous voudrez

Car certainement du pain chez vous jamais plus vous ne mangerez.

Donatien découvre encore dans les archives des lettres de rémission adressées au roi par un certain Noël Le Houarner. Les lettres de rémission sont une demande de grâce. Lors d’une confrontation, quatre ans après la mort de Le Ravallec, Le Houarner admet qu’il s’est battu avec lui mais qu’il ne pense pas lui avoir donné la mort. Il explique que son geste était involontaire et qu’il le regrette. Pourquoi demander la grâce au roi alors que le procès verbal de la levée du corps parle d’une noyade ?

Les méthodes de Donatien, inlassable quêteur de mémoire, sont en tout point comparables à celles d’un inspecteur cherchant à résoudre une affaire criminelle : recherche de témoignages, enquête de voisinage, visite sur les lieux, recoupement des informations… si ce n’est que 200 ans se sont écoulés depuis les faits ! On mesure toute la portée de ce travail et des conclusions non seulement pour la Bretagne mais pour toutes les civilisations de tradition orale. La contribution parue dans la revue Arts et traditions populaires en 1967 fit d’ailleurs grand bruit.

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