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BREIZATAO – KOMZOU DIEUB (09/01/2021)  Il y a des textes qui ne vieillissent guère. Celui-ci, écrit aux débuts des années 70 par Olier Mordrel reste tout à fait d’actualité et d’une fraîcheur surprenante. Aussi je me suis autorisé à le reproduire et à vous faire partager cette analyse politique à la fois rigoureuse, capitale pour le combat de notre peuple, son émancipation et sa libération. Il demeure d’une grande pertinence.
Meriadeg de Keranflec’h
L’irremplaçable nationalisme breton
Par Olier Mordrel
Les hommes se soulèvent et risquent leur peau pour le vital du corps ou de l’âme, pour ne pas mourir de faim ou pour échapper à un sort intolérable à leurs sentiments. Ils ne marchent pas au devant des mitrailleuses pour manger du filet au lieu de la tranche, pour avoir une TV en couleur au lieu d’une TV en noir et blanc, ni pour échanger leur 2 CV pour une 6 CV. Il faut une passion irrésistible pour soulever un peuple que le poids des soucis quotidiens rend apathique et soumis. Cette passion chez nous a un nom et un seul : le nationalisme breton.
Comment nous retrouver, nous unir, quand tout nous disjoint, si ce n’est notre commune qualité de Bretons ? Quand deux d’entre-nous se rencontrent en dehors du pays, que se demandent-ils ? “Es-tu un exploité ?” ou bien “Es-tu Breton ?”. Je ne donne même pas la réponse, puisque chacun de mes lecteurs la connaît. Nous existons en tant que nation, non pas en tant que classe sociale ; en tant que nation opprimée et non en tant que classe exploitée. Il y a des niveaux dans l’échelle sociale et des catégories professionnelles dans la société. Les affinités ou les intérêts unissent par un effet naturel le musicien au musicien, l’ouvrier à l’ouvrier, le scientifique au scientifique, le militaire au militaire, sans un souci primordial de la langue ou de la couleur de la peau. Je pourrais dire : le nationaliste au nationaliste, le marxiste au marxiste au-dessus des barrières nationales. Mais la classe sociale où la profession n’est pas déterminante. On en change. Tandis qu’on ne change ni sa nationalité, ni la formule de son sang.
Sur toute la surface du globe, les gens se battent. Pour un ordre social ? Quelque fois, mais jamais en premier lieu. Ils se battent avant tout contre l’oppresseur ou l’occupant d’une autre race et d’une autre culture. Le Viêt-Nam sera demain contre les Chinois communistes, comme il l’a été contre les Français et les Américains anti-communistes. L’Algérie socialiste, après avoir remplacé ses techniciens français par des communistes de Russie ou Tchécoslovaquie, les a renvoyés pour rappeler les premiers avec lesquels elle se sentait plus d’affinités culturelles. Les Bengalis affamés se sont soulevés non pas pour un bol de riz mais pour la liberté nationale de leur Bengladesh. Les Sioux déterrent la hache de guerre à Wounded-Knee, les noirs se soulèvent dans leurs ghettos, pour retrouver leur dignité raciale ; les Quitchouas se révoltent à Cochabamba pour chasser l’usurpateur blanc. Les Karens tiennent le maquis depuis vingt ans en Birmanie, les Kurdes leurs montagnes, refusant de troquer leur misère contre une servitude plus confortable.
Et pourquoi s’entretuent Juifs et Palestiniens si ce n’est pour posséder le sol de la patrie ?
Le nationalisme est si peu passé de mode qu’on peut dire de lui que c’est la seule passion politique du monde où nous vivons. Les partis marxistes ont en vain essayé en Ulster de réconcilier les ouvriers des deux camps en guerre en faisant appel à la solidarité de classe : les solidarités qui jouent, quoiqu’elles soient confuses, sont autres et plus fortes ; et elles aboutissent toutes à des prises de position nationales. A Chypre, du plus humble paysan au plus riche négociant, les seules valeurs qui semblent dignes d’être défendues les armes à la main, sont la langue et l’appartenance nationale. La lutte des classes est une vieille lune qui ne mobilise plus personne. L’action syndicale, par contre, croit et embellit et c’est fort heureux. Mais c’est tout autre chose.
Ce serait cependant une erreur que de considérer le nationalisme comme une valeur absolue. Il a son rôle à jouer et que seul il est apte à jouer, qui consiste à rassembler dans une société organiquement structurée les hommes d’un même atavisme, de mêmes moyens d’expression et de même conception de la vie. Il offre un bain de santé à toutes les nations affaiblies, qui sans le coup de fouet qu’il leur donne, seraient liquidées. Il met fin au chaos et œuvre à l’harmonie générale, qui résulte de l’application de la règle : chacun maître chez soi.
Mais, quand cette collectivité a trouvé sa forme et vit, le nationalisme doit être mis en veilleuse. Il n’a plus qu’un rôle secondaire, celui de conservateur des valeurs traditionnelles et de garde-frontières. S’il s’obstine à conserver un rôle moteur, il dégénère en étatisme, en chauvinisme, en impérialisme, en fascisme, et devient une chose exécrable, parce qu’après avoir créé les conditions de la liberté d’expression, il impose des servitudes qui la suppriment.
Nous en sommes, en terres celtiques, à la phase indispensable du nationalisme, comme les Arabes et beaucoup d’autres peuples de la terre, tardivement éveillés à la conscience de leur destin. Le nier, c’est priver la Bretagne de sa chance.
Il est très inconsidéré de dire que les jeunes n’ont plus besoin de l’argument de la nationalité. Pour “contester” certainement pas. N’importe quel argument suffit quand il s’agit de se payer un défilé dans les rues ou de conspuer la première tête de Turc venue. Mais ils en auront besoin, quand ils voudront préciser leurs revendications ; car je doute que le statut que demandent les Berrichons ou les Champenois pour leurs régions soit celui dont ils aient envie. Contester, c’est récuser la société de consommation, la concurrence dans l’effort, la montée des meilleurs, la vie entre deux murs de béton, le métro-boulot-dodo, le travail à la chaîne, la nature polluée, le service militaire et la maternité. En un mot, toutes les contraintes sont contestées. Beaucoup d’entre elles parce qu’elles choquent des aspirations légitimes, d’autres simplement parce qu’elles imposent un effort ou une discipline. Le rêve d’une vie sans barrière et d’embrassades généralisées hante les jeunes émancipés, quelquefois ceux-là même qui rêvent de bombes…
Jamais le nationalisme ethnique ne s’est si bien porté
Mais du moment où il s’agit de reformer une collectivité ethnique, le copain martiniquais ou la petite amie vietnamienne seront d’un faible secours. C’est le moment où non seulement il faut se retrouver entre Bretons, entre gâs qui sentent pareil, qui réagissent pareil, et où la présence d’hommes d’une autre race et qui portent en eux d’autres aspirations, est gênante, paralysante. C’est le moment où se fait sentir le besoin d’une même langue, d’une langue bien à soi, uniquement à soi, qui vous colle à l’âme comme un argot de voleurs colle à des voleurs, un langage de marins colle à des marins. C’est l’heure du brezhoneg nevet et non celui de l’espéranto.
Il est de bon ton de dire que le nationalisme breton appartient à une époque révolue. L’affirmation n’aurait de sens que s’il représentait une tradition à bout de souffle, comme la monarchie de 1789 ou la république parlementaire en 1936. Il est au contraire le signe d’un monde en train de naître. Ce sont des circonstances fortuites qui l’ont mis momentanément hors-jeu, pour laisser libre cours à des formules épuisées ou faillies et des mythes moribonds qui appartiennent déjà à la poubelle des siècles.
Jamais le nationalisme ethnique, car c’est bien de lui dont il s’agit et non du nationalisme des grands états du XIXe siècle, jamais le nationalisme ethnique ne s’est si bien porté. Il surgit sur tous les points de la mappemonde.
Pourquoi les pays celtiques lui seraient-ils interdits ? Pourquoi nos pays seraient-ils réservés à une nouvelle expérience marxiste, dont le résultat est connu d’avance ? Le nationalisme ethnique est notre vérité. Nous perdrions tout en nous en détournant. On nous oppose l’argument que nous allons vers une civilisation planétaire, c’est-à-dire vers l’unification de l’humanité. C’est un rajeunissement du vieux cri de guerre “Plus de frontières” lancé par Victor Hugo. Il ne vaut pas plus cher. Il est exact que nous allons vers une civilisation planétaire. Nous y sommes déjà avec la radio, les satellites et les avions à réaction. Mais il est non moins vrai qu’un des réflexes vitaux des hommes est d’échapper au grand mélange où ils perdraient leur identité. Action : Réaction. C’est toute la vie. Au cosmopolitisme effréné s’oppose une furie particulariste, nationaliste, racialiste. C’est quand les hommes se sentent menacés par l’uniformisation qu’ils mesurent le prix de leurs différences. C’est quand les Bretons découvrent qu’ils sont en train de devenir “des Français comme les autres” qu’ils s’aperçoivent qu’ils ont une patrie, une langue et une culture et qu’ils sont pris d’envie de les retrouver.
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